Famille recomposée : l'ultramoderne challenge

08/07/13 à 10:13 - Mise à jour à 10:13

Source: Le Vif

Tour à tour perçue comme une joyeuse tribu ou, au contraire, comme un agrégat sous haute tension, la famille recomposée est surtout un lieu où chacun cherche son rôle - et parfois se trouve.

Famille recomposée : l'ultramoderne challenge

© ThinkStock

William, jeune aspirant écrivain bisexuel, vit entre une mère fragile, l'ombre d'un père suspecté d'homosexualité, un irrésistible papy prompt à se travestir et un beau-père en or pour qui l'adolescent développe un impromptu "béguin"... A lire le dernier roman de John Irving (1), dans lequel les identités sexuelles et familiales forment un fascinant kaléidoscope, on se dit que la vraie vie des "nouvelles familles" est en réalité affreusement conventionnelle ! C'est qu'aujourd'hui, les familles recomposées sont en train de s'ériger en nouvelle norme : en Belgique, plus de 10 % des enfants vivent déjà dans une famille "restructurée", comme aime la qualifier Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre et professeur émérite à l'UCL. "Il est question d'un changement en profondeur de la structure des choses, pas d'un changement superficiel", commente-t-il. Si on prend en compte la prédiction du SPF Economie selon laquelle 64,5 % des couples mariés en 2009 - soit près de 2 sur 3 - divorceront avant de fêter leurs cinquante ans de mariage, on peut aussi tabler sur la probabilité, pour ces futurs divorcés, de remettre le couvert en cours de route...

La société "restructurée" est donc plus que jamais en marche. "Les familles recomposées existaient déjà dans le passé, mais elles étaient souvent liées à un veuvage, à des événements subis", fait remarquer Salvatore D'Amore, chargé de cours et chef du service de clinique systémique et de psychopathologie relationnelle de l'ULg. Cendrillon et sa cruelle marâtre ont fait leur temps. "Aujourd'hui, la dimension de choix est très forte. Il y a une volonté de "faire famille"", poursuit le psychothérapeute. "La séparation ne décourage pas les gens à réinvestir dans une identité familiale et dans la reconstruction d'un sentiment d'appartenance." Les familles dites "monoparentales", si elles restent nombreuses, sont donc davantage perçues comme des cellules de transition destinées à s'agrandir lorsqu'un nouveau partenaire se présentera... parfois avec ses propres enfants. Les chats échaudés ne craignent plus l'eau froide. Et replongent ensemble. Qui oserait ne pas s'en réjouir ?

Des familles pleines d'espoir

On imagine les immenses tablées, les vacances en tribu, les fratries complices, le tout sous l'oeil attendri des couples nouvellement formés, bercés par la perspective de la semaine "en amoureux" à venir, pourvu qu'ils pratiquent la sacro-sainte garde alternée... De quoi penser à un "petit dernier", cerise sur le gâteau de leur union ! Trop beau pour être vrai ? "Il faut faire attention. Une société doit évoluer mais quand de nouveaux modèles apparaissent, on a souvent tendance à faire du militantisme en se disant qu'ils sont bien meilleurs que les précédents... Or, s'ils présentent en effet des intérêts spécifiques indéniables, il y a aussi des problèmes !" prévient Jean-Yves Hayez. "La famille recomposée n'est pas une famille attendue", poursuit Salvatore d'Amore. "Elle se crée dans une deuxième phase, mais en un sens, c'est aussi une famille qui se vit comme idéale, a fortiori quand le nouveau partenaire n'a pas eu d'appartenance précédente."

Comme les autres et parfois davantage, les familles recomposées ont donc souvent beaucoup d'ambition ! "Je suis frappé par l'espoir extraordinaire qui caractérise ces familles", commente Salvatore D'Amore. "Notre rôle en tant que thérapeute est de valoriser cet espoir d'un futur meilleur, cet horizon de projets. Bien sûr, la complexité augmente dans les familles recomposées. Les conflits que je rencontre le plus souvent portent sur les frontières : où se termine la frontière de la fonction parentale ? Celle du couple ? Qu'est-ce qui est dans la famille et qu'est-ce qui est en dehors ?" Dans une nouvelle famille, chacun doit en effet tenter de se redéfinir, sans exclure les ex-partenaires, ce qui exige de sérieux talents d'équilibriste ! "Il faut arriver à une nouvelle culture commune à laquelle tous, enfants et adultes, doivent participer", insiste Jean-Yves Hayez.

Une architecture complexe

L'enfant doit quant à lui jongler entre ces deux mondes, "switcher" d'une nouvelle culture à l'autre et jouer à la chaise musicale avec ses "quasi" frères et soeurs. Bref, changer en permanence la page d'accueil de son ordinateur interne. "L'enfant vit une semaine en France et une semaine en Espagne", plaisante le pédopsychiatre. "Mais il est le même individu ! Chaque famille recomposée doit donc reconnaître et écouter ce noyau de base qui est présent chez l'enfant. Il doit être accueilli comme un "lui-même" sur lequel les parents doivent pouvoir être d'accord." Versant positif : l'enfant a beaucoup de chances de développer des capacités d'adaptation nettement supérieures à la moyenne ! Encore faut-il que les parents et "co-parents" lui offrent un cadre adéquat... et s'entendent sur les questions d'éducation. "Il faut que le parent permette rapidement à son partenaire d'exercer sa part d'autorité au quotidien. Mais je pense que pour les grandes décisions, comme le choix d'une école par exemple, le partenaire doit aussi pouvoir s'effacer", estime Jean-Yves Hayez.

Pas facile pour les "step", comme aime les appeler Salvatore D'Amore, en s'inspirant des termes anglais "stepmother" et "stepfather". "Je préfère les appeler comme ça parce que le terme de "belle-mère" ou de "beau-père" évoque aussi le laid, le mauvais." Une antithèse qui pèse encore lourd sur les épaules des nouveaux partenaires. ""Quand les enfants sont là, c'est comme si je n'existais pas" est sans doute une des phrases que j'entends le plus chez les "step" en consultation. C'est très fort et très révélateur de la difficulté d'intégration dans les nouvelles familles", confie-t-il. Des problèmes qui peuvent bien sûr être surmontés, pourvu qu'on accepte de faire le deuil de la très hypothétique tribu formidable... seuls ou accompagnés. La bonne nouvelle ? Les psychothérapeutes ont eux-mêmes beaucoup évolué sur ces questions et la majorité estime aujourd'hui que la complexité psychique d'un individu doit être comprise en dehors du schéma classique de la famille nucléaire. "Le thérapeute doit pouvoir se montrer compétent par rapport à la diversité familiale", rappelle Salvatore D'Amore. Mais ne nous y trompons pas : aussi inventive soit-elle, la famille restructurée demeure profondément attachée aux valeurs familiales classiques - sécurité, confiance, soutien moral et matériel, pérennité. Elle les promeut d'autant plus qu'il lui faut sans cesse réaffirmer sa légitimité aux yeux des autres.

Paradoxalement, les nouvelles familles s'érigent donc comme les gardiennes d'une certaine tradition... légèrement remise au goût du jour.

Par Julie Luong

(1) A moi seul bien des personnages, Seuil, 2013

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