Engagez-vous !

27/01/13 à 12:13 - Mise à jour à 12:13

Source: Le Vif

La crise des valeurs et des institutions n'a pas mis fin à l'engagement. Revu et corrigé à l'aune de notre époque, il est synonyme d'accomplissement intérieur et de construction de soi. A condition de trouver la "note juste".

Engagez-vous !

© Jean-Bernard Boulnois.

Pour certains obsolète, pour d'autres flou et un peu abstrait, que signifie, aujourd'hui, le terme "engagement" ? "Nous sortons d'une civilisation où il y avait une stabilité, où l'engagement se faisait dans un monde bien répertorié et dans une direction balisée, décrypte Michel Dubost, évêque d'Evry, auteur de Grandir avec l'engagement (aux éditions Pygmalion). Je vais vous donner un exemple d'engagé traditionnel au XXe siècle. Enfant, j'ai bien connu Bernard de Lattre, l'un des libérateurs de la France à la Seconde Guerre mondiale. Il avait la notion de la patrie sacrée. Les défauts de la patrie n'étaient pas mis en exergue. Au contraire, il s'agissait de l'idéaliser. Quand la notion de la patrie est sacrale, il est évidemment plus facile de s'engager. Aujourd'hui, on critique tout et on a peur de tout. Nous avons aussi pris conscience de nos fautes, notamment environnementales. S'identifier à une seule cause est quasi impossible et l'engagement est devenu très difficile. Notre monde n'est plus balisé et l'engagement ne peut plus se présenter de la même manière dans un monde qui change. Aujourd'hui, l'engagement est, selon moi, le moyen unique de savoir qui l'on est, de se forger une identité. Jadis, l'identité de chacun était toute trouvée par l'hérédité. Aujourd'hui, chacun doit trouver sa propre identité. S'engager, au XXIe siècle, c'est se construire soi-même, trouver sa note juste qui permettra d'entrer en résonance avec le monde qui nous entoure." Le choix de vie, en somme.

Aimer la vie

Pour s'épanouir et trouver le bonheur, pour s'engager à "être quelqu'un", il faut d'abord aimer la vie et porter un regard amoureux sur ses beautés. Mais comment faire quand on a l'impression que la vie n'est pas "aimable" ? "Quand vous allez en Afrique, vous y rencontrez des misères terribles, mais les gens sourient, ils aiment la vie, riposte Michel Dubost. Dans nos pays occidentaux, les gens blasés n'aiment pas la vie. Nous avons un caractère de vieillards, nous sommes résignés. Quelqu'un qui a mal à une dent est malheureux car il se focalise sur un seul point, sa dent cariée, et oublie toutes les autres. On tue son goût de la vie en regardant seulement ce qui va mal. Dans mon diocèse, il y a des sans-papiers dynamiques et joyeux. Pour s'engager, il faut avoir ce goût du brin d'herbe qui pousse partout. Etre en vie, être vivant, c'est formidable !"

L'amour de la vie va de pair avec l'estime de soi. Quelqu'un qui se méprise et qui cherche à se punir, bref qui ne s'aime pas, aura du mal à aimer la vie. L'amour de la vie doit aussi entraîner l'action. Agir au sein de la vie, c'est quitter son poste de spectateur et devenir acteur. C'est aspirer à la liberté. Pas celle bien entendu qui nous permet de "zapper" en continu et nous fait croire ainsi que nous sommes libres. La véritable liberté repose sur l'estime de soi et sur le désir irrésistible d'être soi-même au coeur du monde.

Etre soi-même La vie sourit toujours aux persévérants. L'engagement qui permet de trouver son identité demande du temps, du travail sur soi et... des efforts. Tout d'abord, il faut oser être soi-même, connaître son histoire et l'accepter. Chacun de nous a sa propre vie, originale et particulière, influencée par sa famille, son milieu et son éducation. Il est impossible de trouver sa note et de la jouer juste si on n'est pas conscient de ce que l'on est, de ce qu'on a vraiment envie de faire. S'engager et grandir, c'est vouloir vivre sa vie, écrire son histoire. C'est vouloir être ce que l'on croit être et non pas ce que croient les parents, la famille ou les copains.

"Pour la plupart de nos contemporains, le chemin de vérité est brouillé, commente Michel Dubost. Pour connaître leur identité, nos contemporains cherchent massivement l'image qu'ils ont aux yeux des autres. Comme s'il leur était impossible de se connaître eux-mêmes et de se rassurer sur leur existence autrement qu'en lisant leur image sur la pupille de celui ou celle avec qui ils vivent." Le chemin vers soi commence sous la forme d'un commandement exigeant, quand on ose dire "je". En disant "je" on construit son unité personnelle. Plus facile à dire qu'à faire. Car ce commandement demande du courage (le courage d'être vrai). Il est un combat de tous les jours contre ses pulsions, ses faiblesses, les autres et... l'air du temps. "Il faut prendre ses responsabilités, poursuit Michel Dubost. Il ne suffit pas de répéter "je t'aime" pour aimer. Les scientifiques ont récemment découvert que la "passion" entre un homme et une femme a une origine hormonale et ne dure "naturellement" que trois ans. Trois ans pour construire ou... se détruire. C'est ici qu'intervient l'engagement. Il faut agir et se montrer inventif. La fidélité ne rime pas nécessairement avec la routine."

En attendant l' "illumination" Le désir de s'engager implique forcément un déclic que Michel Dubost appelle, par commodité, une "illumination". Dans la culture catholique, les illuminations sont légion, il suffit de citer le cas le plus connu, celui de Paul Claudel. On ne parlera pas, ici, de la vocation chrétienne. Il est évident, toutefois, que de nombreux non-chrétiens peuvent être confrontés à la même expérience, à ce moment fort de l'existence qui leur fera parler plus tard du "jour où leur vie a basculé".

Peut-on donner un coup de pouce à la survenue de l'illumination ? Où et comment la chercher ? "L'engagement est la réponse positive à une illumination imprévue, dit Michel Dubost. On peut se préparer à l'engagement, mais l'illumination n'est pas prévisible, elle arrive on ne sait pas comment, c'est un mystère. Elle peut être le fruit d'un rêve ou le sentiment d'une évidence physique très forte. Elle peut arriver comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. L'illumination est le début d'une recomposition de l'être intérieur. J'ai rencontré des professeurs, des chercheurs, des techniciens et des artisans qui se sont sentis un jour "appelés", qui ont connu l'illumination. Je crois que chacun de nous a "vocation" à la recevoir, à condition d'accepter de quitter la surface de sa vie. Il ne faut pas la chercher, il faut être disponible."

L'engagement est rencontre et responsabilité Se montrer disponible est tout sauf de l'attente passive. Il faut tout d'abord avoir le courage de faire le chemin vers soi. Puis, s'ouvrir à l'écoute. Celle-ci n'est pas innée. Il faut apprendre à écouter, à se connecter sur ses sensations et sur celles de l'autre, c'est une bonne école de partage. Nous vivons en société et nous ne pouvons pas faire autrement, à moins de s'exiler sur une île déserte. Isolé, l'homme ne peut pas être lui-même, il ne peut pas être heureux. La rencontre est indispensable à notre construction et à notre croissance. Sans l'autre, il est impossible de se connaître. Dans un monde dur, on se carapace, on se replie sur soi et on refuse de faire le pas vers l'autre. On refuse d'exister. Il faut arrêter d'avoir peur les uns des autres. L'engagé doit oser mettre le pied dans la réalité, se confronter au réel et prendre ses responsabilités. Le spectacle du monde qu'offrent la télévision et Internet font trop souvent de nos concitoyens des objets passifs plutôt que des sujets actifs. Le véritable engagement ouvre la personnalité et permet à la fois d'être soi-même tout seul, tout en étant complètement lié aux autres. L'homme est fait pour être en relation et tout engagement est politique ou du moins citoyen. "Y être ou être, telle est la véritable question, souligne Michel Dubost. Quand je célèbre un mariage, il y a plus de photographes que de participants. Quand on fait de la photo, on est observateur et non pas acteur. C'est le problème de notre époque. Il y a un moment où il faut se dire : je ne photographie pas la manif', je fais la manif'."

Comme la patineuse

Au XXIe siècle, l'amour de la vie est au coeur de tout engagement. Le chemin de l'engagement conduit d'abord vers soi-même puis vers l'autre. Il se vit dans le présent et en résonance avec le monde qui nous entoure. Il implique une décision suivie d'une prise de responsabilité. Enfin, il demande des efforts et du travail pour aboutir à une finalité harmonieuse.

"Je vais vous citer une métaphore par laquelle j'aime illustrer mes propos, conclut Michel Dubost. Vous regardez, à la télévision, une patineuse artistique. Elle s'élance, dessine des arabesques et vous vous dites "Qu'elle est gracieuse !" Son attitude gracieuse est une métaphore du bonheur de l'engagement. Il faut un don, certes, mais aussi beaucoup de volonté et de travail. A un moment, il faut que le rythme vous prenne. C'est le "ton juste". Mais ce n'est pas suffisant. La patineuse témoigne aussi d'une harmonie. L'harmonie est accord avec soi, avec l'autre, avec le public, avec l'humanité, avec le cosmos et, aussi, avec l'éternité. La danseuse, dans sa fragilité, nous révèle que ce rêve d'absolu, ce rêve d'éternité, ce rêve de communion ne nous est pas étranger." S'engager, certes, mais s'engager de façon légère et désintéressée. On se donne, on agit, mais on ne s'attache pas au résultat de l'action. L'engagement rejoint ainsi une idée familière dans la spiritualité, celle de l'ouverture à plus grand que soi.

Grandir avec l'engagement, par Michel Dubost, Ed Pygmalion, 240 p.

BARBARA WITKOWSKA

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