Les trolls de Poutine : la propagande russe 2.0

06/06/16 à 15:13 - Mise à jour à 15:11

Source: New York Times

Dans un grand bâtiment de la banlieue de St-Pétersbourg, des centaines de Russes travaillent au quotidien afin d'alimenter internet de messages de propagande en faveur du Kremlin et du président russe, Vladimir Poutine. Des employés qui n'aiment pas être dénoncés.

Les trolls de Poutine : la propagande russe 2.0

Image d'illustration © REUTERS

Jessikka Aro, une journaliste finlandaise, s'est intéressée aux sombres recoins de l'internet russe, là où des centaines de citoyens participent à la propagande pro-Russe. Des Russes qui font partie de "l'armée des trolls de Poutine". Dans un article publié par le New York Times, la journaliste raconte son expérience difficile avec cette "armée" qui n'a guère apprécié qu'elle cherche à dénoncer son activité.

"Toute ma vie est devenue un enfer à cause des trolls"

En essayant de regrouper des témoignages d'auditeurs ayant été victimes d'attaques en ligne ou d'harcèlements, elle est elle-même devenue la cible d'une campagne d'insultes par les trolls qui s'en sont pris à elle et à son travail.

Pour la journaliste, qui a remporté le Grand prix du journalisme finlandais en mars, les abus ont commencé à se multiplier après avoir visité et enquêté en 2015 sur "l'usine à trolls" de St-Pétersbourg, officiellement appelée Internet Research Agency. Rapidement, une protestation devant les bureaux de Yle, la radio et télévision publique finlandaise, s'est organisée, accusant les journalistes du média d'être eux-mêmes des trolls. En parallèle, Mme Aro commence à recevoir des e-mails abusifs, à être diffamée et représentée comme une dealeuse de drogues sur les réseaux sociaux, ou encore à être dépeinte telle une "bimbo délirante" à travers une vidéo surYoutube. " Il y a tellement de couches de mensonges que l'on se perd dedans ", expliquait-elle au New York Times.

Une autre fois, elle reçut un coup de téléphone en provenance d'Ukraine. Au but du fil, aucune voix mais des bruits de coups de feu, suivit de messages et e-mails l'insultant de "pute de l'Otan".

Pour remédier à ce problème et lutter contre la désinformation, l'intimidation et les attaques personnelles, l'Otan et l'Union Européenne ont créé des unités spéciales pour combattre cette menace vis-à-vis de la démocratie et la sécurité. En novembre 2015 a également été lancé Disinformation Review, un hebdomadaire qui reprend les mensonges et les déformations relayés par les trolls pro-Kremlin.

400 employés travaillent dans cette usine

Il y a un an, en juin 2015, un autre article du New York Times relayait une enquête d'Andrian Chen, un spécialiste de la culture numérique, sur cette Internet Research Agency. Cette enquête faisait état de pas moins de 400 personnes employées dans les locaux de cette usine et payées 770€ par mois, soit l'équivalent du salaire d'un professeur titulaire en Russie. Il rapporte que les employés sont chargés de lancer régulièrement des campagnes de dénigrement anti-Obama ou des hoax sur la toile russe et américaine. Et bien sûr, ils gardent aussi du temps pour s'en prendre à ceux qui pourraient poser problème, comme ce fut le cas avec la journaliste finlandaise, Jessikka Aro.

Selon plusieurs médias russes, l'Internet Research Agency serait financée par Evgeny Prigozhin, un oligarque connu pour ses contrats lucratifs avec le gouvernement russe et sa relation étroite avec le président Vladimir Poutine.

L'enquête se fonde aussi sur les propos d'une militante écologiste russe qui avait réussi à s'infiltrer dans l'usine. "La première chose que font les employés en arrivant [dans le bâtiment, NDLR], c'est de modifier certains proxys pour qu'on ne puisse pas les localiser. Ensuite, on nous donne une liste de thèmes à aborder, tous liés à l'actualité. Avec la crise ukrainienne, ça tourne beaucoup autour du dénigrement du président Petro Porochenko et de la mise en avant des exactions causées par l'armée ukrainienne. Pendant la crise du rouble, on était chargés d'envoyer un flux de messages positifs sur la reprise de notre économie", confiait-elle. Chaque employé gère des dizaines de faux comptes Twitter et Facebook et s'inventent des profils de personnes peu-politisés. Ceux qui vont trop loin dans leurs propos ou diffusent des messages racistes sont recadrés via des cours de "politologie".

L'émergence de cette "armée" daterait de 2011, suite aux nombreuses protestations anti-gouvernementales où des dizaines de milliers de personnes étaient descendues dans les rues après qu'il ait été prouvé que les élections parlementaires avaient été truquées. Pour empêcher de nouveaux débordements, la priorité fut mise sur le contrôle total d'internet. L'Internet Research Agency ne serait d'ailleurs pas la seule "usine à trolls" qui existerait dans le pays.

Par F. Ca.

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