Venezuela : pourquoi Chavez a-t-il été réélu?

09/10/12 à 08:36 - Mise à jour à 08:36

Source: Le Vif

Les Vénézuéliens ont réélu Hugo Chavez pour un nouveau mandat de 6 ans, dimanche. Comment expliquer, 13 ans après son arrivée au pouvoir, ce succès électoral?

Venezuela : pourquoi Chavez a-t-il été réélu?

© EPA

Le président du Venezuela Hugo Chavez a été réélu dimanche pour un troisième mandat de six ans devant lui permettre de poursuivre sa "révolution bolivarienne". La percée sans précédent de Henrique Capriles, le candidat de l'opposition n'est pas parvenu à faire tomber le dirigeant populiste, au pouvoir depuis 1999. Voici pourquoi.

Comment comprendre l'emprise de Chavez sur la vie politique vénézuélienne Ses années au pouvoir ont apporté de profondes modifications sociologiques et politiques dans le pays: "Le véritablement changement apporté par les années Chavez est l'accès à la vie politique pour une large part de la population qui en était exclue auparavant", explique Jessica Brandler-Weinreb, doctorante en sociologie à l'Institut des Hautes Études de l'Amérique latine (Paris 3). "Les anciens présidents gouvernaient pour 20% de la population", précise-t-elle. "Au cours des 13 années de gouvernement bolivarien, les déshérités qui auparavant étaient uniquement préoccupés par leur survie, se sont peu à peu sentis concernés par la vie politique de leur pays", complète la chercheuse. Y compris en manifestant leur déception vis-à-vis de leur président, puisque près de 45% des électeurs ont voté pour son adversaire Henrique Capriles.

Les Vénézuéliens, qui ont voté massivement (à plus de 80%), le taux le plus élevé de l'histoire du pays, ont montré qu'ils étaient reconnaissants au président sortant des changements accomplis bien qu'ils soient de plus en plus critiques vis-à-vis de son gouvernement.

Pouquoi la popularité de Chavez reste-t-elle si élevée?

Il y a bien sûr les avancées sociales comme les améliorations en matière de protection sociale, d'accès à la santé et à l'éducation ainsi que la réduction de la pauvreté, qui ont fait que l'écart vertigineux entre les plus pauvres et les plus riches s'est réduit. La manne pétrolière y est pour beaucoup -le pétrole est passé de 13$ le baril au début du premier mandat de Chavez à plus de 100 aujourd'hui. "Chavez était aussi le premier président qui ressemblait à la majorité des Vénézuéliens et pas seulement à la haute bourgeoisie: "zambo" (métis de noir et d'indien), issu des catégories populaires et jeune " (il avait 45 ans quand il a été élu), remarque Jessica Brandler. Il y a donc une forte identification des couches modestes avec lui. Une partie de la population lui vouait et lui voue encore, une dévotion aveugle.

"Auparavant, une femme noire et petite comme moi ne passait à la télévision qu'à une heure tardive pour montrer une mère éplorée après la mort violente de son fils. Aujourd'hui, je passe à la télévision à 13h pour donner à voir mon travail de conseillère municipale" raconte une femme citée par Jessica Brandler-Weinreb. la sociologue insiste sur la forte implication de la population dans la vie publique à l'échelon local, qui, selon elle, était invisible, mais aussi moindre auparavant. "Chavez a également renforcé le sentiment d'appartenance nationale, en construction encore aujourd'hui dans le pays", ajoute-t-elle.

Mais il y a aussi des déçus du chavisme

Une partie des Vénézuéliens qui a soutenu le président sortant pour ses avancées, est inquiète de la dérive autoritaire de Chavez, des atteintes croissantes à la liberté de la presse: Chavez a fait fermer une chaîne de télévision et plusieurs émissions de radio. Ces électeurs ont, en quelque sorte, lancé un avertissement à Chavez dont le score est inférieur à celui obtenu lors de la dernière présidentielle, en 2006 (59,5%). Cette dérive autoritaire remonte à 2007 quand Chavez a organisé un référendum pour promulguer des réformes -dont la suppression de la limite des mandats. "Mais le rejet du référendum par la population a aussi été le premier signe de la politisation critique des Vénézuéliens" souligne Jessica Brandler. Et le fait que Chavez a fait passer en 2009 une des mesures que la population avait rejetées deux ans plus tôt a renforcé le dépit des désenchantés du chavisme qui ne s'identifient pas pour autant davantage avec l'opposition. "La population accepte mal les mesures d'expropriations, les nationalisations. Il existe en effet une culture très individualiste au Venezuela. Chacun rêve d'avoir sa voiture, sa maison, ses propriétés", ajoute la chercheuse.

Toutefois, malgré toutes ces dérives, on ne peut pas comparer la situation du Venezuela à celle de Cuba ou de la Biélorussie par exemple. Il existe encore une presse d'opposition. Les opposants ont la possibilité de s'exprimer, ne sont pas jetés en prison. La campagne électorale n'aurait pas été si serrée si Henrique Capriles n'avait pas pu s'exprimer, fait valoir Jessica Brandler.

Les autres "ratés du chavisme"

Sur le plan économique, il y a d'abord la trop grande dépendance du pays à la production pétrolière. Chavez n'a pas su diversifier l'économie: le pays importe les deux tiers de ce qu'il consomme. Il y a aussi la forte inflation (autour des 30%). Le système de subventions a déséquilibré l'économie, avec des effets parfois inattendus" : l'eau potable est plus chère que l'essence", confie Jessica Brandler. Les subventions aident donc les riches à remplir le réservoir de leur 4x4.
Parmi les autres mesures critiquées, on compte l'hypertrophie du secteur public dont les effectifs ont doublé sous Chavez. Le clientélisme dans le recrutement du secteur public a eu des effets néfastes sur la qualification des personnels, mais en revanche, "il a servi d'intégrateur des classes populaires", tempère Jessica Brandler.

Enfin, autre grave problème au Venezuela, l'insécurité. Le pays est l'un des plus violents de la région, avec 45 homicides pour 100.000 habitants en 2011 contre 25 il y a 12 ans (32 en Colombie). Il y a 15 ans on volait à un riche son blouson de marque; aujourd'hui, on enlève une vendeuse d'empanadas pour lui subtiliser sa recette du jour de 150 bolivars (quelques euros), raconte Jessica Brandler.
Le logement fait aussi partie des motifs d'insatisfaction de la population. La très forte explosion démographique (la population est passée de 23 à 29 millions depuis 1998), mal maitrisée, s'est accompagnée d'un exode rural sans précédent. Aujourd'hui, les 4/5e de la population du Venezuela vit autour de Caracas, ce qui contribue à la grave désorganisation qui règne dans cette région et offre un terreau favorable au développement de la violence. Le gouvernement a lancé des campagnes de construction de logement, mais elles sont insuffisantes et ne sont pas toujours appropriées aux attentes de la population: des logements ont été construits à l'intérieur du pays alors que les habitants veulent s'installer autour de la capitale.

La défaite de Capriles est aussi un succès

"C'est la première fois que Chavez est face une candidature de l'opposition aussi sérieuse", admet Jessica Brandler. Capriles a pris en compte les changements de ces dernières années. Il s'est engagé à maintenir les acquis sociaux en faveur des déshérités. Sa jeunesse (un facteur important dans un pays où et 80% de la population a moins de 50 ans), sa fraicheur face à un président qui souffre de l'usure du pouvoir, ont su séduire ou du moins captiver l'attention de près de la moitié de l'électorat. "Il a mené une campagne très proche de la population, visitant 300 villes ou villages du pays", ajoute la chercheuse. Reste que ses alliances avec les partis politiques traditionnels très discrédités, sur le plan intérieur, et son alliance avec les Etats-Unis sur le plan extérieur, ne lui ont pas permis de faire le poids face à Chavez

Par Catherine Gouëset, L'Express

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