Un Etat à trois têtes pour l'Irak ?

24/08/14 à 12:29 - Mise à jour à 12:29

Source: Le Vif

Le nouveau Premier ministre, le chiite Haïdar al-Abadi, doit refouler les djihadistes, mais aussi renouer avec les Kurdes et les sunnites pour préserver l'unité du pays. Comment y parvenir ? En évoluant vers un système confédéral ? C'est le scénario privilégié par les Américains. Encore faut-il convaincre les Kurdes.

Un Etat à trois têtes pour l'Irak ?

© Reuters

Enfin ! Soumis à la pression des Américains, lâché par ses alliés iraniens, Nouri al-Maliki, Premier ministre d'Irak, vit ses dernières heures au pouvoir. Dès que son successeur, Haïdar al-Abadi, chiite comme lui, aura formé son gouvernement, Maliki s'effacera, au grand soulagement de la communauté internationale et, surtout, des Irakiens. Rares sont, en effet, ceux qui le regretteront. Même son propre parti chiite a fini par prendre ses distances avec lui, tellement ses dernières années de gouvernement auront été calamiteuses. Tous l'accusent d'avoir créé les conditions du chaos. En excluant les sunnites du jeu politique, Maliki les a poussés dans les bras des djihadistes. On connaît la suite : en quelques semaines, les combattants de l'Etat islamique ("Da'ech", en arabe) ont pu s'enfoncer au coeur de l'Irak, sans rencontrer de résistance, chassant et massacrant les minorités chrétienne et yézidi sur leur passage...

A peine nommé, Al-Abadi doit gérer une double urgence, comme l'explique Marc Piérini, ex-ambassadeur de l'Union européenne, aujourd'hui chercheur au think tank Carnegie : "Il doit chasser les djihadistes et, dans le même temps, créer les conditions de la cohésion entre sunnites, chiites et Kurdes." Défi d'autant plus acrobatique que les forces de Da'ech ne sont qu'à quelques dizaines de kilomètres de Bagdad, et que l'armée irakienne a été balayée. Dans le nord-est du pays, la situation paraît, en revanche, stabilisée. Soutenus par l'aviation américaine, les guerriers kurdes - les peshmerga - sont parvenus à contenir les extrémistes. Ils ont même repris, le 17 août, le barrage de Mossoul, après deux jours de combats acharnés. Plutôt rassurant, alors que les observateurs étrangers s'interrogeaient sur leur capacité à s'opposer aux djihadistes. "Les peshmerga sont des montagnards, davantage formés aux combats dans le maquis qu'à la guerre urbaine, analyse Hosham Dawod, anthropologue au CNRS en poste en Irak. Ils se retrouvent devant des guerriers motivés, prêts à mourir et très bien armés, puisqu'ils ont récupéré les armes lourdes, notamment des missiles et des blindés, laissées dans leur fuite par les soldats irakiens." Armés par les Américains et, bientôt, par les Français, les peshmerga ont donc repris l'offensive. Mais peuvent-ils vaincre les djihadistes ?

Aujourd'hui, personne ne sait réellement combien sont ces derniers. Quelques milliers ou, comme certaines voix commencent à l'évoquer, notamment à Washington, une véritable armée ? "Les Occidentaux minimisent l'importance de Da'ech, que ce soit sur le plan militaire ou dans leur capacité à gérer les territoires conquis, estime Marc Piérini. Cette organisation a pourtant enclenché une dynamique puissante, fondée sur un discours simpliste qui séduit les jeunes." "On estime qu'ils en ont recruté de 2 000 à 3 000 ces dernières semaines, confirme Hosham Dawod. En deux mois, ils sont parvenus à s'enraciner en Irak. Ils ont appris à faire fonctionner l'administration locale et disposent d'importantes ressources financières, grâce aux dons étrangers, à l'argent qu'ils ont volé dans les banques de Mossoul ou encore à la vente de pétrole provenant de Syrie ou du nord de l'Irak."

"Nous ne voulons plus faire partie de ce pays"

Comment les faire refluer ? Question délicate pour les Américains, dont les frappes aériennes ont été, jusqu'à présent, très circonscrites. "Certaines tribus sunnites ont noué des alliances avec Da'ech, décrypte un expert militaire, qui veut rester anonyme. Si les Américains les détruisent, ils risquent de s'aliéner le camp sunnite, et c'est précisément ce qu'ils veulent éviter." Ce n'est, en effet, qu'en redonnant des perspectives politiques aux sunnites que ces derniers reviendront à la table de négociation. "Tous les dirigeants politiques sunnites que j'ai rencontrés me disent la même chose, témoigne Hosham Dawod. Ils prendront leurs distances avec les djihadistes si le nouveau gouvernement irakien leur donne des garanties."

Pour Zalmay Khalilzad, ambassadeur américain en Irak entre 2005 et 2007, durant l'administration Bush, "il faut organiser le partage du pouvoir et donner de vraies prérogatives aux régions chiite, sunnite et kurde. Chacune d'elles doit avoir le contrôle de son territoire. Elles pourraient, par exemple, vendre sur les marchés étrangers le pétrole qu'elles produisent chacune sans passer par Bagdad, comme c'est le cas actuellement. Pour préserver son unité, l'Irak doit adopter un système confédéral." Sur le modèle proposé par Joe Biden en 2006 ? A cette époque, l'actuel vice-président américain - alors président de la commission des Affaires étrangères du Sénat - avait prôné une division du pays en ces trois mêmes entités. Les républicains n'avaient guère accordé d'attention à sa proposition. "Ils ont préféré mettre en place un système centralisé, relate Hosham Dawod. Aujourd'hui, ils se rendent compte qu'un centralisme excessif ne peut fonctionner. Ce découpage tripartite est en train de s'installer de lui-même, les Américains vont tout faire pour favoriser sa mise en place, d'autant que les sunnites y sont favorables, tout comme les Kurdes. Encore faut-il convaincre ces derniers de rester dans le giron irakien..."

Et ce scénario semble s'éloigner chaque jour un peu plus, si l'on en croit Ali Dolamari, vice-représentant du gouvernement régional du Kurdistan en France : "Après l'adoption de la Constitution, en 2005, les Kurdes irakiens ont participé à la reconstruction du pays. Ils ont joué le jeu. Pendant deux ans, tout s'est bien passé, mais, à partir de 2007, les problèmes ont commencé, avec Maliki. En Irak, les meilleures intentions finissent toujours par une dictature... C'est pourquoi nous ne voulons plus faire partie de ce pays. Pour nous, le confédéralisme n'est qu'une étape vers l'indépendance." Pour preuve, les dirigeants kurdes préparent déjà cette étape, précise Ali Dolamari : "Nous allons organiser deux référendums. Le premier s'adressera aux habitants de toutes les régions - non kurdes - que les peshmerga ont investies pour les protéger des djihadistes. Nous comptons leur demander s'ils préfèrent revenir à la situation d'avant ou se retrouver sous administration kurde. Puis nous organiserons un référendum au Kurdistan, sur notre avenir : indépendance ou non ?"

Un projet qui pourrait donner quelques sueurs froides aux Américains, lesquels n'envisagent pas plus que les Européens cette éventualité. Le ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, ne s'est-il pas prononcé, ce 17 août, contre "un Etat indépendant des Kurdes" afin de ne pas déstabiliser davantage le pays ?

Par Charles Haquet

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