Tunisie : le goût amer de la Révolution de jasmin

14/01/11 à 11:07 - Mise à jour à 11:07

Source: Le Vif

Historien du Maghreb et enseignant à l'université Paris-I, Pierre Vermeren dresse un premier bilan de la Révolution de jasmin en Tunisie. Une victoire démocratique, une vraie, pour la "rue arabe".

Tunisie : le goût amer de la Révolution de jasmin

© Reuters

Après un mois de contestation courageuse au prix de dizaines de morts, voire davantage, les Tunisiens entrevoient la fin d'un régime honni: jeudi soir, le président Ben Ali a annoncé son départ en 2014, l'arrêt des tirs sur les manifestants et la levée de la censure sur Internet.

Première nuit de liberté pour les Tunisiens. De Tunisie remonte en effet, en cette nuit du 13 janvier 2010, le bruit des klaxons, des cris et des chants de fêtes. À 20 heures, le troisième et dernier discours présidentiel de la semaine signe la fin d'un mois de contestation, et la chute du régime honni. Certes, les formes ont été préservées, puisque le président resterait au pouvoir jusqu'en 2014. Mais pour les Tunisiens en liesse, la messe est dite. Après vingt-trois ans de silence sur la ville, Tunis est en fête... malgré des bruits de tirs autour de la ville. L'épouse et les enfants du Président sont déjà loin du pays.

Ce soir, ce ne sont plus les Tunisiens qu'il faut informer - à l'inverse de ce matin du 13 -, mais les Français et les Européens, qui, jusqu'à la dernière nuit, n'ont pas vu se dérouler... l'impensable. Pourtant, si un pays devait accoucher de la première révolution démocratique arabe, ce devait être celui-là. Et ce fut celui-là! Les enfants du Bourguiba, version 1956, ont été fidèles à leur histoire et à leur Grand homme qui, par delà la mort, doit en pleurer de joie. Car l'événement pourrait être de grande portée. Pour la première fois depuis la fin des dictatures d'Europe du Sud, dans les années 1970, la "rue arabe", au sujet de laquelle on a tellement glosé, a renversé la table. Voilà pour la Révolution du jasmin.

Certes, les choses auraient pu tourner autrement. L'annonce rapide d'une forte baisse des prix de base, comme celle promise dans l'Algérie voisine par Abdelaziz Bouteflika après trois jours d'émeutes, aurait probablement brisé l'élan. A Tunis, cependant, elle est intervenue... au soir du 13 ! Il était trop tard. Entre-temps, immolations et enterrements de masse s'enchaînant, une folle décision est tombée le 10: briser les émeutes par la force. En ciblant les familles et les amis d'un convoi funéraire, les snipers ont commis l'irréparable. L'armée aurait refusé de prêter main-forte aux policiers du régime... D'où la démission, le 12 janvier, du chef d'état-major de l'armée de terre, le général Rachid Ammar. L'histoire dira la nature et le contenu des tractations entre les officiers supérieurs et leurs soutiens extérieurs.

En attendant, les faits parlent d'eux-mêmes. Depuis le mardi 11, tout ce que la Tunisie compte d'hommes de 14 à 40 ans s'est répandu dans les rues. C'était une question d'honneur! Bravant les forces spéciales et leurs snipers chargés de les mâter, ils présentaient leurs torses, bras écartés: "Tuez nous, nous n'avons rien à perdre...". Des tirs ont retenti, et l'on saura bientôt combien ils ont tué, et combien ils ont blessé. La rumeur tunisoise parle d'une centaine de morts depuis ce fameux 17 décembre, et de milliers de blessés. Voilà pour le goût amer.

Les Tunisiens, très courageux, ont été plus forts que la force. Il n'était plus temps de négocier, il s'agissait de terminer le travail, et ils le terminèrent. L'homme du 7 novembre 1987, date fétichisée jusqu'à la nausée, n'avait jamais plié, ni écouté ses compatriotes. Cette fois ci, il fallut se rentre "à Canossa", en l'occurrence à la Radio Télévision tunisienne. Le discours du 13, hier soir, fit l'effet d'une bombe en Tunisie.

À l'étranger, certes, on cherchait encore à peser le poids et la nature des nouvelles concessions du Président... Mais à Tunis, on comprit à la seconde que c'en était fini. La fin des tirs, c'était la liberté de manifester. La fin de la censure, immédiatement éprouvée sur les portables, c'était la liberté de parole retrouvée. Jusqu'à ce jour, les Tunisiens, même à l'étranger, refusaient de parler, par peur des policiers en civil et des mouchards. Quant au respect de la limite des 75 ans pour tout candidat à la présidentielle, inscrite dans la Constitution, c'était l'annonce d'un départ programmé (l'homme a 73 ans).

Tout reste à faire en Tunisie, et les institutions sont à inventer. Mais le gouvernement de transition et la constituante pourraient advenir plus vite que prévu. Car les risques de chaos et de pillages sont réels, malgré la présence de l'armée, et il est impératif de les endiguer. Les chefs des micro-partis d'opposition auraient été invités à trouver la parade.

Une nouvelle Tunisie va naître, elle commence aujourd'hui. Mais à l'inverse de 1956 et de 1987, rien n'a été programmé, ou depuis trop peu de temps... C'est une vraie révolution, cette fois-ci, sur une page blanche.

Par Pierre Vermeren, L'Express.fr

En savoir plus sur:

Nos partenaires