Tunisie : d'où vient le mouvement Ennahda?

24/10/11 à 14:51 - Mise à jour à 14:51

Source: Le Vif

Les islamistes d'Ennahda sont les grands favoris du scrutin de dimanche en Tunisie. Au moment du retour d'exil de son dirigeant Rached Ghannouchi, après la chute de Ben Ali, Le Vif revenait sur la formation de son parti, Ennahda, ses années d'exil et son poids dans l'opinion tunisienne.

Tunisie : d'où vient le mouvement Ennahda?

© EPA

De tous les mouvements islamistes maghrébins, l'islam politique tunisien est celui qui a fait la place la plus large au débat théorique et politique. Il est né au tout début des années 1970 à une époque où la gauche occupait l'essentiel de l'espace politico-culturel.

Après des études au Caire, à Damas et à Paris, Rached Ghannouchi, qui s'est converti aux thèses des Frères Musulmans lors de son séjour en Egypte, rentre au pays en 1969. Professeur de philosophie dans un lycée, il dirige parallèlement la revue Al-Ma'arifa et prend la parole dans les mosquées. Ses prêches sont de plus en plus suivis par les jeunes. De son côté, Abdel Fattah Mourou, étudiant en théologie et en droit à l'université de Tunis, anime de petits cercles de réflexion.

Les deux hommes fondent d'abord une "Association pour la sauvegarde du Coran", inspirée du mouvement des Frères musulmans, puis un parti politique, le Mouvement de la tendance islamique (MTI) qui prendra en 1989 le nom d'Ennadah. Celui-ci acquiert rapidement une large audience. "Notre opposition était aussi radicale que celle des marxistes, comme eux nous parlions de justice sociale, mais en plus notre discours était identitaire. Nous avions la clé du succès", commentait quelques années plus tard Habib Mokni, un militant d'Ennadah exilé en Europe.

Le MTI développe une importante activité sociale. Il crée des comités de quartier, des associations de bienfaisance.... Très tôt aussi il opte pour une approche légaliste en revendiquant son insertion dans le débat politique. Le président Habib Bourguiba lui oppose une fin de non recevoir. En 1987, il exige même la condamnation à mort de Ghannouchi. Son exécution, dans l'atmosphère de fin de règne que connaît alors la Tunisie, mettrait le feu aux poudres. C'est alors que le Premier ministre Zine el-Abidine invente le "coup d'état médical" et destitue le vieux président.

Les islamistes applaudissent, comme tous les autres. D'autant que nouveau chef de l'Etat multiplie les gages donnés à l'islam officiel: il se rend à la Mecque, la télévision diffuse les appels à la prière... En même temps un dialogue s'amorce. Pour les élections législatives d'avril 1989 les islamistes sont autorisés à se présenter sur des listes "indépendantes". Ces listes "violettes" - c'était la couleur qui leur avait été attribuées- sont officiellement créditées de 13% des voix- elles auraient en réalité rassemblé à peu près 30% des suffrages. Peu après, s'ouvre une seconde phase, celle de la répression.

Le pouvoir a pris peur. "Il n'y a pas de place en Tunisie pour un parti religieux" clame, en novembre 1989 le président Ben Ali. La guerre du Golfe va radicaliser un peu plus les positions. Les islamistes tentent de l'utiliser pour occuper la rue. Au moment où, en Irak, Saddam Hussein perd la guerre, Ben Ali passe à l'offensive. A parti du printemps 1991 les rafles se multiplient. Des centaines de suspects sont emprisonnés. La plupart des dirigeants du mouvement choisissent alors l'exil, dont Ghannouchi qui s'installe à Londres. Condamné par contumace à la prison à vie le 30 août 1992, il y obtient l'asile politique l'année suivante.

Survivre en exil


Le mouvement Ennahda disparaît alors de la scène politique tunisienne, tout en s'efforçant de survivre en exil. Au cours des années qui suivent, se pose une question récurrente au sein de l'opposition de gauche et du secteur associatif: faut-il associer les islamistes à la lutte commune contre le régime despotique de Ben Ali? Les plus laïcs s'y refusent. D'autres considèrent au contraire qu'ils ne peuvent être exclus.

Le débat est relancé en 1990 lorsque Moncef Marzouki, le porte parole du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT) et l'une des principales figures de la dissidence en exil, se rend à Londres pour y rencontrer Rached Ghannouchi. Puis, en 2005, plusieurs partis d'opposition, dont Ennahda, ainsi que des personnalités indépendantes se regroupent dans le "collectif du 18 octobre pour les droits et les libertés". Ils décident de militer ensemble pour l'avènement de la démocratie en Tunisie et s'accordent aussi sur quelques grands principes communs, y compris le respect de "acquis de la Tunisie" dans le domaine des droits des femmes.

Les démocrates tunisiens, toutes tendances confondues, sont aujourd'hui d'accord pour que le mouvement Ennahda puisse participer comme tous les autres partis, à la vie politique du pays. Ce dernier, soucieux de rassurer à l'intérieur comme à l'extérieur, a toutefois annoncé qu'il ne présenterait pas de candidat à la prochaine élection présidentielle.

Reste à savoir quelle est son audience dans la Tunisie d'aujourd'hui. La ré-islamisation de la société, réelle depuis quelques années, s'est surtout fait via le discours salafiste diffusé par les chaînes satellitaires du Golfe.

Dominique Lagarde

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