Tripoli, des allures de cité-fantôme

25/08/11 à 09:17 - Mise à jour à 09:17

Source: Le Vif

Troisième volet du périple de l'envoyé spécial de L'Express en Libye. Arrivée à Tripoli où les combats se poursuivent malgré la prise de QG de Kadhafi.

Tripoli, des allures de cité-fantôme

© Reuters

La capitale libyenne, ultime étape de notre équipée en Libye, est encore l'objet d'âpres combats. Déniché hier dans une avenue de Zawiyah, le minibus censé nous acheminer tôt ce matin jusqu'à Tripoli se fait attendre. Quant au téléphone de son chauffeur, il sonne dans le vide. Qu'à cela ne tienne: deux confrères du Monde et du Figaro repartent à la pêche dans les avenues quasiment désertes d'une ville encore assoupie. Et ramènent dans leurs filets une perle. Non seulement Mohamed consent à nous conduire dans la capitale, mais il déniche en cinq minutes une seconde voiture. Pendant ce temps, dans le diwan (salon oriental) qui nous a servi de dortoir, la BBC, CNN et al-Jazeera moulinent les dernières nouvelles du front. Rudes combats aux alentours de Bab-al-Aziziya -le fortin kadhafiste tombé la veille-, de l'hôtel Rixos et de l'aéroport, où les insurgés se heurtent, de leur propre aveu, à une "résistance inattendue". Et nouveau message audio de l'introuvable Mouammar Kadhafi, enjoignant ses partisans de débusquer les "terroristes, les rats et les traîtres", histoire de "nettoyer Tripoli."

"Jusqu'à l'entrée de Tripoli, c'est à peu près sûr"

Yallah ! En avant. Criblés d'impacts, voire éventrés, les immeubles bordant la sortie de Zawiyah témoignent de la férocité de la bataille livrée pour conquérir ce verrou stratégique. Et de la précision dévastatrice des raids de l'Otan. Pour preuve, ce bâtiment réduit à l'état de ruine hérissée de fers à béton. "Jusqu'à l'entrée de Tripoli, c'est à peu près sûr", précise Mohamed. Il n'empêche. A chaque check-point, lui et son collègue se renseignent. D'autant que la veille, sur cette route, un photographe de Paris-Match a pris une balle dans la cuisse. Tir de sniper, probablement. "C'est comment devant?" "Calme, inch'Allah."

Nous voici dans les faubourgs ouest de la ville. Siyahiah, puis Gargaresh. "C'est le moment d'enfiler le gilet pare-balles, annonce notre cornac. Simple précaution." Vu d'ici, Tripoli a des allures de cité-fantôme: des rebelles, quelques rares passants et une longue enfilade de commerces inertes aux volets métalliques cadenassés. Au loin apparaît la silhouette de l'hôtel Corinthia, coincé entre le front de mer et la médina, terminus de cette ultime étape. Au moment où, en d'autres lieux, il est d'usage d'extorquer aux reporters 500 dollars ou plus, Mohamed et son acolyte refusent obstinément tout paiement. Inutile d'insister. "Nous faisons ça pour la Libye", esquivent-ils en choeur.

A la réception du palace, les rares employés contiennent tant bien que mal la cohorte des journalistes affluant de toutes parts. Une certitude: notre sort est bien plus enviable que celui de la trentaine de confrères et de consoeurs piégés depuis le déclenchement de "l'assaut final" au dernier étage du Rixos, épicentre d'une rude bataille, et relégués au rang d'otages, sinon de boucliers humains virtuels. Grâce à Dieu, et au Comité internationale de la Croix-Rouge (CICR), ils ont été exfiltrés dans l'après-midi vers le Corinthia, dont le seuil fut le théâtre d'effusions émues et confraternelles.

"Je ne crois pas à une guérilla urbaine durable"

Un petit miracle cellulaire: la carte sim locale achetée en juin à la frontière égypto-libyenne a repris du service. Je peux ainsi prendre des nouvelles de la fille, parfaitement francophone, d'un universitaire et homme d'affaires croisé voilà peu à Paris. Quitte à interrompre ses "deux premières heures de sommeil en quatre jours." Désolé.

Bizarrement, le réseau Libyana me permet aussi de joindre sur les bords de Seine Mansour Seif al-Nasr, représentant spécial du Conseil national de transition (CNT) en France. "Bien sûr, concède cet émissaire à l'optimisme inébranlable, il reste beaucoup de nettoyage à faire à Tripoli, et pas mal de boulot à Syrte ou Sebha [bastions du clan Kadhafi]. Pour sécuriser et pacifier la capitale, il nous faudra un peu de temps. Mais c'est au plus l'affaire de quelques jours. Je ne crois pas à l'amorce d'une phase de guérilla urbaine durable. En face, le dernier carré est composé de combattants mal informés qui tentent de retarder l'échéance. Il y a parmi eux des mercenaires pas payés, dont certains parlent à peine l'arabe. Mais aussi d'anciens cadres du régime qui savent qu'ils n'ont aucun avenir ici, tant ils ont commis de crimes."

De notre envoyé spécial Vincent Hugeux, L'Express.fr

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