Torture: le rapport explosif qui accable la CIA

09/12/14 à 20:06 - Mise à jour à 10/12/14 à 07:05

Source: Belga

L'usage de techniques d'interrogatoire "renforcées" par la CIA dans les années 2000, et dénoncées par Barack Obama comme de la torture, n'a pas permis de déjouer des menaces imminentes d'attentats, conclut un extraordinaire rapport du Sénat immédiatement contesté par l'agence d'espionnage.

Torture: le rapport explosif qui accable la CIA

/ © Reuters

Dans 20 conclusions implacables pour la CIA, le rapport de 525 pages expurgé et publié par la commission du Renseignement du Sénat, contrôlée par les démocrates, accuse l'agence d'avoir soumis 39 détenus à des techniques brutales pendant plusieurs années, dont certaines n'étaient pas autorisées par l'exécutif américain et que le Sénat décrit en détails.

Barack Obama, qui avait mis fin au programme à son arrivée au pouvoir en janvier 2009, a réitéré que ces méthodes avaient "fortement terni la réputation de l'Amérique dans le monde". Il a salué l'effort de transparence, afin de tourner la page.

"À aucun moment, les techniques d'interrogatoire renforcées de la CIA n'ont permis de recueillir des renseignements relatifs à des menaces imminentes"

"La CIA a employé ses techniques d'interrogatoire renforcées à répétition pendant des jours et des semaines", décrit le rapport. Les détenus ont été jetés contre les murs, dénudés, placés dans des bains glacés, empêchés de dormir pendant des périodes allant jusqu'à 180 heures. Le détenu Abou Zoubeida, après avoir subi des simulations de noyade à répétition, "avait de la mousse sortant de la bouche", quasi-inconscient.

Au total, 119 détenus ont été capturés et emprisonnés dans le cadre de ce programme secret de la CIA, dans des sites dits "noirs", dans d'autres pays. L'une de ces prisons secrètes est qualifiée de "dongeon".

"A aucun moment les techniques d'interrogatoire renforcées de la CIA n'ont permis de recueillir des renseignements relatifs à des menaces imminentes, tels que des informations concernant d'hypothétiques +bombes à retardement+ dont beaucoup estimaient qu'elles justifiaient ces techniques", conclut le résumé du rapport.

La commission accuse la CIA d'avoir menti, non seulement au grand public mais aussi au Congrès et la Maison Blanche, sur l'efficacité du programme, notamment en affirmant que ces techniques avaient permis de "sauver des vies".

Une assertion répétée mardi par la CIA, qui était préparée à la déclassification du rapport et en a rejeté immédiatement les conclusions. Le directeur John Brennan a admis que l'agence avait commis des erreurs en utilisant la torture, mais insisté que cela avait permis d'empêcher d'autres attentats, et de "sauver des vies".

Au Congrès, la rapport a été vivement rejeté par des chefs républicains comme une "réécriture d'événements historiques".

Trois ans d'enquête

Fruit de plus de trois ans d'enquête (2009-2012), le rapport de la commission sur un programme vieux de plus d'une décennie, et arrêté dans ses aspects les plus secrets depuis 2006, a relancé un débat jamais tranché aux Etats-Unis: la torture après le 11-Septembre était-elle justifiée?

Les hommes au pouvoir sous la présidence de George W. Bush, notamment le vice-président Dick Cheney, et d'anciens chefs de la CIA, disent assumer et ont multiplié les interventions ces derniers jours pour défendre leurs décisions.

Mais au-delà du débat, de nombreux républicains disent craindre que la transparence ne donne du grain à moudre aux "ennemis" de l'Amérique, et suscite des représailles, similaires à la période ayant suivi les révélations sur les abus dans la prison irakienne d'Abou Ghraib en 2004.

Le secrétaire à la Défense Chuck Hagel a demandé aux commandants militaires américains dans le monde de se mettre en "état d'alerte avancée", bien qu'aucune menace spécifique n'ait été identifiée.

Avant la publication, Barack Obama s'était entretenu par téléphone avec la Première ministre polonaise, Ewa Kopacz, pour réaffirmer les liens entre les deux pays. La Pologne a vraisemblablement abrité l'une des prisons secrètes de la CIA, bien qu'elle nie officiellement.

Aucun pays ayant collaboré avec la CIA n'est nommé dans le rapport.

Après les attentats du 11 septembre 2001, George W. Bush a secrètement chargé la CIA de capturer et interroger des hauts responsables d'Al-Qaïda dans le monde. Au cours des années suivantes, en secret, l'agence d'espionnage a emprisonné les détenus de plus grande valeur dans des sites secrets, où ses interrogateurs usaient des méthodes "renforcées", hors de toute procédure judiciaire.

Quand le secret a été éventé, à partir de 2005, George W. Bush a fermé les centres de détention secrets, en 2006, mais le "programme" d'interrogatoire a continué jusqu'à l'arrivée au pouvoir de Barack Obama en janvier 2009.

Le président Bush informé au bout de quatre ans

George W. Bush, alors président américain, a été informé en avril 2006, soit au bout de quatre ans, que des détenus avaient subi des tortures dans des prisons secrètes de la CIA, révèle le rapport du Sénat publié mardi.

L'ancien président républicain avait "exprimé son embarras" en découvrant "l'image d'un détenu, enchaîné au plafond, portant une couche-culotte et contraint de faire ses besoins sur lui", peut-on lire à la page 40 du rapport de la commission sénatoriale du renseignement.

D'après ce document, la CIA a informé George W. Bush pour la première fois le 8 avril 2006 de l'emploi de techniques d'interrogatoire plus poussées (EIT) dans des "sites noirs", où 119 détenus ont été capturés et emprisonnés dans d'autres pays jamais identifiés.

Certains des hommes qui subissaient ces techniques, comme Abou Zoubeida ou Abd al-Nachiri, y étaient soumis depuis 2002 et étaient sur le point d'être transférés dans la prison de Guantanamo --où ils sont toujours-- lorsque M. Bush a été informé, selon le rapport, qui se fonde sur des archives de la CIA.

Dans le bureau ovale, le 8 avril 2006, le directeur de la CIA d'alors, Porter Goss, lui a exposé les sept techniques EIT et lui a montré au moins une image d'un détenu qui y était soumis. Le président Bush avait "exprimé son embarras", précise le rapport.

Dans d'insoutenables détails, le rapport décrit comment les détenus ont été attachés pendant des jours dans le noir, projetés contre les murs, plongés dans des bains glacés, privés de sommeil pendant une semaine, frappés, psychologiquement harcelés. Un détenu a été menacé d'une perceuse. Au moins cinq ont subi des "réhydratations rectales" forcées et, dans un cas, de la nourriture a été administrée par voie rectale.

Torturé, le cerveau du 11-Septembre ne doit pas être condamné à mort, estime son avocat

Khaled Cheikh Mohammed, le cerveau du 11-Septembre torturé dans les prisons secrètes de la CIA, ne doit pas être condamné à mort lors de son procès à venir, a plaidé mardi son avocat, réagissant à la publication du rapport du Sénat.

"Exécuter une personne après l'avoir torturée est illégal, inhumain et injuste", a affirmé David Nevin, l'avocat de Khaled Cheikh Mohammed (KSM, selon ses initiales en anglais), réclamant que la peine capitale soit écartée au procès devant un tribunal militaire de Guantanamo, dont la date n'a pas encore été fixée.

"Procéder à l'exécution de M. Mohammed, après avoir simulé une exécution 183 fois, est un châtiment cruel et inhabituel" interdit par le 8e Amendement de la Constitution américaine, a-t-il ajouté, faisant allusion aux 183 simulations de noyade subies par son client dans des prisons secrètes de la CIA.

A la lecture du rapport, M. Nevin s'est dit "absolument choqué par les détails de la torture", car ces séances n'ont pas produit la moindre "information utile".

Il a fustigé le fait que "personne au gouvernement ne soit tenu responsable de ces violations claires du droit américain et international" et de la Convention de l'ONU contre la torture.

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