Syrie : " Trop facile de pointer le véto russe "

20/07/12 à 13:38 - Mise à jour à 13:38

Source: Le Vif

Directeur adjoint du Monde Diplomatique, Alain Gresh a écrit plusieurs ouvrages sur le Moyen-Orient. Il accuse les Occidentaux d'avoir mis des bâtons dans les roues de Kofi Annan.

Syrie : " Trop facile de pointer le véto russe "

© Epa

Quelle est votre lecture des évènements en Syrie ?
Alain Gresh : Le régime est en train de perdre le contrôle du pays, même s'il n'y a pas de zones libérées comme celles qu'on a pu voir dans le cas de la Libye. Beaucoup d'informations sont non vérifiées. Elles proviennent pour l'essentiel de l'opposition qui a évidemment intérêt à grossir ses succès. Mais le régime résiste encore, comme on a pu le voir dans sa réaction après l'attentat contre les responsables de la sécurité. Son armée reste puissante et soudée pour l'essentiel, et disposant de l'appui de couches de la population qui ont peur de l'avenir. Les pages Facebook en faveur du régime sont très nombreuses, et l'attentat a plutôt eu pour effet de galvaniser que d'affaiblir leurs "followers".

L'Armée syrienne libre (ASL) serait-elle mieux organisée que l'opposition civile ? Est-elle composée de "terroristes" comme le prétend Bachar ?

Malgré les efforts de l'ASL de s'unifier, on a plutôt affaire à des combattants locaux même si on constate une meilleure organisation, conséquence de l'ampleur de la répression mais aussi de l'arrivée de combattants étrangers, d'aide financière et d'aide en armes. Quant à parler de "terroristes", méfions-nous du terme. L'ennemi est toujours terroriste et ce que nous faisons est toujours légal. Or la riposte armée de la population syrienne est légitime car elle est répond à l'incroyable brutalité du régime. Mais il ne faut pas être naïf. L'opposition armée est aussi constituée de groupes liés à Al Qaida et aux salafistes les plus radicaux, et qui peuvent orienter l'avenir de la Syrie.

Pour le médiateur Kofi Annan et l'ONU, c'est un échec cinglant ?

Depuis le début, les Occidentaux et les pays du Golfe lui ont mis des bâtons dans les roues. C'est trop facile de pointer le véto russo-chinois. Le plan Annan prévoyait une négociation entre l'opposition et le régime. Quand on a déployé les observateurs, les Occidentaux ont en fait poussé l'opposition armée à poursuivre ses actions. D'autre part, négocier une transition, c'était négocier avec le régime, même si celui-ci n'en voulait pas vraiment. Demander comme préalable la chute du régime ne lui donne d'autre choix que de se battre à mort. Ils sont prêts à tout pour leur survie !

Les Occidentaux font donc un mauvais procès aux Russes en leur imputant la poursuite des violences en Syrie ? Oui, vraiment, même si les Russes ont aussi leur part de responsabilité, car ils sous-estiment le caractère répressif du régime. L'intérêt des Russes ne réside évidemment pas dans leurs exportations d'armes, d'autant qu'ils risquent de ne jamais être payés. Non, c'est plutôt leur crainte du fondamentalisme islamique qui les motive. C'est pourquoi ils ont été très réticents à l'égard des changements dans les autres pays arabes. Les Occidentaux, eux, donnent l'apparence d'un discours purement moral, basé sur les droits de l'homme, mais ils défendent tout autant leurs propres intérêts. Faire chuter le régime syrien est avant tout un coup porté au régime iranien. Et puis, comment expliquer notre alliance avec un pays comme l'Arabie saoudite, et pour lequel la démocratie en Syrie doit être le cadet des soucis ?

Et si les Russes n'avaient pas mis leur véto ? Les Occidentaux auraient été bien embêtés ! A la veille des élections aux Etats-Unis et après les défaites en Irak et en Afghanistan, l'administration américaine n'a aucune volonté de s'embarquer dans une nouvelle aventure militaire. De leur côté, Français et Britanniques ne veulent pas rééditer le scénario libyen. Le véto russe arrange donc tout le monde.

Cet effritement de l'appareil syrien démontre-t-il une fois de plus l'incapacité de ces dictatures de se réformer?

Avec le "printemps de Damas" au début des années 2000, j'ai franchement cru à une ouverture, et pas seulement économique. Mais je suis forcé de constater que ce régime, comme celui de Moubarak sont des régimes non réformables. Ils sont arrivés à un tel stade qu'ils ne peuvent plus imaginer un minimum de pluralisme et d'alternance. C'est pour cela que ces régimes tombent.

Comment voyez-vous l'après-Bachar ?
La perspective inquiétante serait l'installation de milices qui font la loi sur base régionale en s'appuyant sur des minorités. L'affaiblissement de la Syrie pourrait avoir des conséquences dans tout le Moyen-Orient. Autre conséquence potentielle, le risque d'un affrontement sunnites-chiites, promu par l'Arabie saoudite, avec tous les risques d'un tel conflit confessionnel. L'élément d'optimisme, c'est de constater l'aspiration, en particulier des jeunes générations, à une société plus libre et plus démocratique. Comme dans les autres pays arabes, il y a un rejet de ces régimes autoritaires, policiers, où le citoyen est à la merci des services de renseignements. Cela, les gens n'en veulent plus.

Entretien : François Janne d'Othée

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