Syrie: Qousseir, verrou de la guerre en Syrie?

31/05/13 à 10:50 - Mise à jour à 10:50

Source: Le Vif

La ville de Qousseir est depuis plus d'un an un noeud crucial de la guerre en Syrie. Le régime et le Hezbollah libanais ont massé leurs forces pour cette bataille symbolique. S'ils l'emportaient, des terribles massacres sont à craindre.

Syrie: Qousseir, verrou de la guerre en Syrie?

© Reuters

Pourquoi le régime syrien a-t-il fait appel à l'aide à plusieurs centaines de combattants du Hezbollah libanais à Qousseir? Pourquoi a-t-il envoyé la garde républicaine, l'une de ses meilleures unités?

Cette ville, qui comptait 30 000 habitants avant le conflit, est depuis le début du soulèvement, au coeur de la crise en Syrie en raison de sa position stratégique, à une trentaine de kilomètres de Homs et 15 de la frontière libanaise. Elle est grande partie passée aux mains de la rébellion en décembre 2011, et le régime n'a jamais réussi à déloger les combattants de l'Armée syrienne libre (ASL).

Assaut avec l'aide du Hezbollah

Le 19 mai, aidé de plusieurs centaines d'hommes du Hezbollah, l'armée a lancé l'assaut sur Qousseir. Le chiffre de 1700 combattants libanais a été évoqué; le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius a quand à lui avancé le nombre de 3 à 4000 combattants du Hezbollah. Reste que dans cette bataille, comme souvent dans toutes les guerres, il est toujours difficile de faire la part des choses entre la propagande des uns et des autres et les faits. Ainsi, ce 19 mai, l'armée annonçait contrôler le coeur de Qousseir, mais si elle a progressé, il semble que cette avancée a été moins couronnée de succès que ce que proclamait l'Etat major de Damas, les rebelles ayant également reçu des renforts d'autres fronts..

Qousseir se trouve sur un axe crucial pour le régime car elle est située sur la route reliant Damas au littoral, sa base arrière. En face, "d'un point de vue stratégique, l'intérêt de Qousseir réside dans le fait qu'elle est un point de passage des réseaux d'approvisionnements des rebelles de Homs et sa région depuis le Liban. Prendre la ville permettrait de couper ces réseaux dans une large mesure et donc d'asphyxier les rebelles dans la province", explique Thomas Pierret, spécialiste de la Syrie. "Depuis cette ville, les rebelles peuvent également mener des attaques sur les autoroutes Damas-Homs et Homs-Tartous, deux axes vitaux pour la survie du régime", complète le chercheur.

Une dimension symbolique

"La bataille a désormais acquis une dimension symbolique importante pour l'opposition en raison de l'engagement du Hezbollah dans la bataille, qui fait de cette dernière un front non plus seulement du conflit syrien entre sunnites et Alaouites, mais d'un affrontement régional entre sunnites et chiites", ajoute encore Thomas Pierret. Déjà, en février 2012, l'écrivain Jonathan Littel qui s'était rendu dans Homs assiégée, citait les propos d'un activiste: "Jamais le régime ne lâchera Qousseir. S'ils perdent Qousseir, ils perdent toute la frontière."

A majorité sunnite, Qousseir comprenait une minorité chrétienne, mais également alaouite avant le conflit. Une partie d'entre eux a quitté la ville. Pour le père jésuite Paolo dall'Oglio, fondateur d'un monastère à Mar Mousa, expulsé en juin 2012 de Syrie par le régime de Bachar el-Assad dont il dénonçait les crimes, celui-ci a utilisé le particularisme clanique des ces minorités. "Une partie d'entre eux ont fui la ville quand elle est passée aux mains des rebelles, mais ce sont ceux qui s'étaient associés aux forces du régime contre les révolutionnaires. D'autres, parmi les chrétiens de Qousseir ont soutenu la révolution aux côté de la majorité sunnite", explique-t-il.

Depuis le début de l'offensive conjointe de l'armée et du Hezbollah et après l'envoi de renforts de la garde républicaine syrienne et de la milice libanaise mercredi, l'étau se resserre sur les rebelles. Ceux-ci ont été repoussés à l'est de la rivière Oronte.

La crainte d'un Srebrenica syrien

Le scénario le plus probable: des massacres de civils faisant des dizaines ou des centaines de victimes, destinés à convaincre le reste de la population, si elle ne l'a pas déjà fait, de quitter les lieux
La Coalition de l'opposition syrienne a lancé jeudi un appel "urgent" pour secourir un millier de civils blessés piégés dans la localité. "La ville manque totalement de médecins, de personnel soignant et de kits d'aide de première urgence", a indiqué l'opposition, appelant à une "action immédiate des organisations d'aide internationales".

En cas de prise de contrôle par les troupes du régime des derniers bastions de Qousseir encore aux mains des rebelles, il y a lieu de craindre le pire pour les quelque 20 à 25.000 habitants qui s'y trouvent toujours: "Le scénario le plus probable, explique Thomas Pierret, est celui du nettoyage ethnique tel qu'on l'a déjà observé dans certains quartiers de Homs par exemple: des massacres de civils faisant des dizaines ou centaines de victimes, destinés à convaincre le reste de la population, si elle ne l'a pas déjà fait, de quitter les lieux et de ne pas revenir".

Le père Paolo Dall'Oglio a les mêmes craintes. Il est convaincu que les troupes du régime et les chabihas (miliciens) qui les accompagnent se livreront à des massacres à grande échelle. Il rappelle que les principaux massacres ethniques commis par les sbires du régime depuis le début de la crise ont eu lieu dans cette région: Houla, Koubeir, Tall Kalakh, ou plus récemment Bayda et Baniyas. Toutes ces villes sont dans, ou à la marge, de la région alaouite de Syrie, dont le clan Assad entend faire une zone de repli, au cas où il perdrait le contrôle du reste du pays. Pour cela, il lui faut chasser ou exterminer les populations des villages ou quartiers sunnites de cette région.

"La communauté internationale fait preuve d'une irresponsabilité criminelle dénonce Paolo Dall'Oglio. Ce régime n'a aucune intention de négocier. Préparer un Genève 2, ou un Genève 3 (allusion à l'accord de Genève de 2012 qui prévoyait un gouvernement de transition, promesse aussitôt piétinée par le régime) ne fait que préparer des dizaines voire des centaines milliers de morts de plus".

Par Catherine Gouëset

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