Philippe Jottard
Philippe Jottard
Ambassadeur honoraire, ex-ambassadeur à Damas
analyse

10/09/17 à 12:21 - Mise à jour à 12:21

Syrie: Pourquoi Bachar Al-Assad gagne la guerre

A la suite de la reprise d'Alep-est en décembre dernier, la dynamique favorable au président syrien s'est accélérée ce qui lui permet d'entrevoir la victoire de son camp dans un terme plus très éloigné. Il est clair cependant que les conséquences douloureuses d'un conflit terrible et inutile continueront de peser longtemps sur les Syriens.

Syrie: Pourquoi Bachar Al-Assad gagne la guerre

© Reuters

Comment la situation s'est-elle retournée en faveur de Bachar Al-Assad alors qu'au printemps 2015 les avancées de rebelles jihadistes et salafistes au nord-ouest du pays et de l'Etat islamique à Palmyre menaçaient dangereusement l'armée syrienne ? L'intervention aérienne russe a été décisive et a fait de Poutine le maître du jeu en Syrie.

Le soutien militaire des alliés de Damas s'est doublé d'une diplomatie russe très active visant à neutraliser les pays qui avaient misé sur un changement de régime. Ainsi Poutine a utilisé la menace que représente le projet des Kurdes syriens d'unifier les régions à dominante kurde au sud de la frontière turque pour éloigner partiellement Erdogan du camp anti-Assad en permettant à l'armée turque d'entrer en Syrie pour empêcher cette unification territoriale. Au sud, la Jordanie a fermé sa frontière en vue d'empêcher les jihadistes de pénétrer sur son territoire. Poutine a de plus lancé son propre processus de paix au Kazakstan de concert avec l'Iran et la Turquie.

L'objectif est de créer quatre "zones de désescalade" entre l'armée syrienne et divers groupes rebelles en vue de les amener à cesser les hostilités. Des accords sont en train d'être mis en place dans trois de ces zones. En revanche, la quatrième, prévue à l'ouest d'Alep dans la province d'idlib, n'est pas près de voir le jour. C'est là que l'ex-Front al-Nosra, une émanation d'Al-Qaïda, devenu le groupe rebelle le plus puissant, est en train de créer un émirat islamique en dominant ou écrasant ses anciens alliés. La décision prise en juillet par Donald Trump de cesser toute aide militaire aux rebelles - hormis celle aux Forces démocratiques syriennes à dominante kurde engagées contre l'Etat islamique dans l'est de la Syrie - confirme l'abandon de la politique de changement de régime par les Etats-Unis.

Cette décision repose sur le constat réaliste de l'inefficacité de cette aide massive et extrêmement coûteuse et non sur le rapprochement annoncé avec Poutine mais rendu impossible par les accusations d'immixtion russe dans la campagne présidentielle. Un même réalisme a amené Emmanuel Macron à rompre avec la politique de son prédécesseur et à reconnaître que Bachar Al-Assad est incontournable. La Grande-Bretagne qui était avec la France la plus hostile au président syrien, indique aussi un revirement de sa politique. L'Arabie saoudite qui a été le principal soutien des opposants avec le Qatar et la Turquie, leur a recommandé de modifier leur vision de l'avenir. L'armée syrienne vient de briser le siège de la ville stratégique de Deir-Ez-Zor sur l'Euphrate encerclée par l'Etat islamique depuis trois ans et de remporter ainsi une victoire décisive pour la reconquête de l'est syrien.

Le vent a tourné définitivement pour l'opposition et les rebelles que l'on le devine désorientés et démoralisés. Mais comment en est-on arrivé là alors qu'au début du soulèvement les Occidentaux et leurs alliés moyen-orientaux étaient convaincus que Bachar Al-Assad allait être balayé rapidement comme Ben Ali et Moubarak par la "vague révolutionnaire du printemps arabe" ?

L'Occident, ses alliés régionaux et l'opposition radicale à Bachar Al-Assad ont multiplié les erreurs de jugement. Leur première illusion a porté sur la solidité et l'unité du régime syrien. Compter sur la pression de la rue et ensuite la militarisation du soulèvement pour l'abattre c'était ignorer sa détermination absolue à survivre face à une menace existentielle telle qu'il l'avait prouvée trente ans auparavant en écrasant implacablement le soulèvement sanglant des Frères musulmans. Ensuite, correspondant à la répression brutale des manifestations, l'intransigeance de l'opposition en exil, des rebelles et de leurs parrains étrangers, notamment l'exigence du départ de Bachar Al-Assad, a rendu la négociation et la médiation impossibles. Ils ont ignoré également l'appui dont Bachar Al-Assad a continué de jouir dans une partie de la population et pas seulement de la part des minorités religieuses. Ce soutien est d'ailleurs allé croissant avec la radicalisation de la lutte armée, notamment les attentats-suicide d'Al-Qaïda, qui a amené dans les bras du pouvoir nombre d'indécis et de partisans d'un changement pacifique. Cette jihadisation du soulèvement a offert à Bachar Al-Assad une cause mobilisatrice, celle de la lutte contre les terroristes étrangers ou armés et financés par les ennemis de la Syrie, et favorisé une stratégie anti-insurrectionnelle - aussi implacable soit-elle- visant à amener séparer des rebelles les populations qui lui sont opposées. Il a aussi instrumentalisé la montée puis la domination des jihadistes et des salafistes parmi ceux-ci.

Depuis le début de la crise, la faiblesse rédhibitoire de la stratégie occidentale de changement de régime a été l'inexistence d'une alternative crédible, démocratique, laïque et modérée à Assad. Les démocrates dans l'opposition étaient minoritaires et la démocratie n'a pas été le thème central des manifestations. Pourtant l'illusion d'une révolution démocratique a inspiré une stratégie occidentale irréaliste marquée aussi par l'incohérence et l'inconstance. Le moralisme et l'indignation - justifiée quand elle n'est pas sélective - ne peuvent tenir lieu d'une politique lucide et efficace. L'opposition réellement modérée - faible il est vrai - favorable à un changement pacifique et opposée à l'intervention étrangère a été ignorée au profit des partisans de la lutte armée. Au sein de l'opposition en exil, les islamistes ont mené le jeu. Elle était en outre coupée du terrain et minée par les rivalités entre ses parrains. La Coalition nationale d'opposition a été loin d'être là la hauteur de la qualification de "représentante légitime du peuple syrien" que ses parrains étrangers lui avaient pourtant conférée.

Autre mythe trompeur, les rebelles dits modérés du début n'ont jamais été en mesure de l'emporter sur l'armée syrienne, ni ensuite sur les salafistes et jihadistes. Selon un rapport du Pentagone à Obama, ces derniers dominaient déjà la rébellion dès août 2012. Le programme des dits modérés n'a été ni laïque, ni démocratique, ni respectueux des minorités. Ils ont collaboré avec les radicaux avant d'être eux-mêmes radicalisés, dominés ou écrasés par eux. Ce n'est pas véritablement le manque d'appui occidental qui explique leur faiblesse comme le veut une thèse courante mais plutôt leur moindre combativité comparée à celle des salafistes jihadistes et leur relative inefficacité. Dès le début de la guerre, un programme secret de la CIA leur a fourni des armes originaires des Balkans et financées par l'Arabie bien avant les livraisons occidentales. Quand elles ont été livrées, ces armes se sont retrouvées comme on le redoutait en raison de la porosité entre les milices rebelles aux mains des radicaux qui ont ensuite écrasé lesdits modérés. Le programme très coûteux d'entraînement et d'équipement des rebelles par les Etats-Unis a été un échec retentissant.

Les leçons retirées de l'invasion de l'Irak ont dissuadé dès le début les Occidentaux de mener une intervention militaire massive. Néanmoins l'opposition en exil, les rebelles et leurs parrains du Golfe ont continué à se bercer d'illusions à cet égard. Les Occidentaux avaient heureusement compris que les conséquences d'une telle intervention auraient été catastrophiques comme en Irak et en Libye entraînant la destruction de l'Etat syrien dont auraient profité les salafistes et jihadistes. On pouvait avoir en outre de sérieux doutes sur les capacités de l'opposition en exil et des milices rebelles de représenter une alternative de gouvernement crédible.

C'est la menace qu'ont fait peser les victoires des salafistes-jihadistes sur Bachar Al-Assad au printemps 2015 qui a provoqué à partir de l'automne de la même année l'engagement limité mais efficace de l'aviation russe. La stratégie de la Russie et de l'Iran en aide à leur allié syrien a été, au contraire de celle desOccidentaux, cohérente, déterminée et plus réaliste, quels que soient les moyens utilisés.

L'installation d'un pouvoir démocratique à Damas était en non seulement un objectif irréaliste de la part des Occidentaux mais le but de leurs alliés régionaux, Arabie, Qatar et Turquie, la mise en place d'un pouvoir islamiste à Damas, était en contradiction avec le leur. Ces pays sunnites n'ont pas hésité à financer et armer de façon couverte ou non les groupes les plus extrémistes y compris l'Etat islamique qui s'est ensuite retourné contre eux.

Les gouvernementaux occidentaux n'ont pas seulement été piégés par leurs alliances avec ces pays. Ils ont été de même été victimes de leurs propres discours et illusions sous la pression de médias et d'universitaires gagnés à la cause d'une "révolution démocratique" largement introuvable. Les conseils de gestion locale des zones rebelles ont décliné avec la montée en puissance des radicaux. Les observateurs lucides et objectifs, critiques des partis-pris occidentaux furent taxés de "suppôts d'Assad". Les politiques suivies ont alimenté la crise migratoire et le terrorisme.

Pour se rendre compte de l'influence des médias sur notre perception de la réalité, il est utile de comparer comment furent couverts les sièges de Mossoul et d'Alep-est, tous deux sanglants - dans des proportions très diverses vu aussi la différence notable de population de un à sept au minimum - les deux villes étant aux mains de groupes islamistes - Al-Qaïda/Syrie et ses alliés à Alep-est certes médiatiquement moins effrayants que l'Etat islamique à Mossoul - utilisant une partie de la population comme boucliers humains.

Bachar Al-Assad est en train de gagner la guerre. D'importantes zones échappent néanmoins encore à son contrôle: à l'ouest d'Alep, la province d'idlib où le successeur d'Al-Qaïda/Syrie bâtit son émirat islamique; au nord les territoires où les Kurdes ont établi leur région autonome du Rojava - à l'avenir incertain - sur des terres qui ne sont pas toutes d'ailleurs peuplées de Kurdes; l'est où se poursuit la compétition des Kurdes avec l'armée syrienne et ses alliés pour la reconquête des régions reprises à l'Etat islamique. Plusieurs années seront probablement nécessaires pour la stabilisation du pays. La paix est en outre très loin d'être gagnée. Les ingérences étrangères se poursuivent. Outre les morts et les blessés, la moitié des Syriens sont soit réfugiés à l'étranger ou déplacés dans leur propre pays. Les systèmes de santé et d'éducation, l'économie, les infrastructures sont gravement endommagés. Plus grave encore, une société déchirée devra trouver le chemin de la réconciliation et la guerre n'a en rien réglé les problèmes de la Syrie: communautarisme, corruption, absence de démocratie, islamisme, ...

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