Super Poutine, un retour bien orchestré

26/09/11 à 11:44 - Mise à jour à 11:44

Source: Le Vif

Vladimir Poutine pourrait bientôt retrouver la présidence russe, qu'il a déjà occupée de 2000 à 2008. Son dauphin, Dmitri Medvedev, serait récompensé en devenant Premier ministre. Un scénario bien rodé qui suscite peu de remous en Russie.

Super Poutine, un retour bien orchestré

© EPA

Synchronisation des montres pour 2012... puis 2018 et pourquoi pas 2024: le tandem, un terme employé à l'envi par les deux hommes, pourrait rester encore des années à la tête du pays.

En Russie, le ballet est un art. Dmitri Medvedev est allé réviser ses classiques il y a quelques jours, au Bolchoï qui rouvrira ses portes fin octobre après des années de travaux titanesques. Car le président russe se préparait à présenter un pas-de-deux aux Russes: ce samedi, il leur a proposé de confier de nouveau les rênes du pays à Vladimir Poutine... qui ne les avait jamais vraiment lâchées. Le Premier ministre russe lui a "offert" en retour de diriger la liste du parti Russie unie et le futur gouvernement.

Mais avant d'échanger leurs sièges, les deux hommes doivent passer par les élections de décembre 2011 (législatives) et de mars 2012 (présidentielle). En attendant de consulter les électeurs russes, 11 000 militants du parti Russie unie, réunis en Congrès ce week-end, ont déjà applaudi cette annonce qui constituait plus une confirmation qu'une surprise. "Tout allait en ce sens (...) Et les Etats-Unis et l'Union européenne se concentrent depuis longtemps sur Poutine", selon Alekseï Malachenko, du centre d'analyse Carnegie à Moscou, cité par le journal en ligne gazeta.ru.

Dmitri Medvedev "humilié"?
Malgré ses efforts (réels ou mis en scène...), Dmitri Medvedev n'a jamais pu sortir de l'ombre de son mentor. Il a pourtant mis en avant l'image dépoussiérée d'un chef d'Etat qui tweete et alimente un blog, accordé des interviews à la presse indépendante comme Novaïa Gazeta, et même tenu des discours ouverts sur la modernisation du pays, de son économie, de ses institutions...

Au point que l'on s'interrogeait: les deux hommes s'entendent-ils si bien? L'élève défiera-t-il le maître en mars 2012? Fera-t-il barrage à celui qui a sacrifié une partie des libertés des Russes et muselé l'opposition et la presse indépendante, afin de relever l'économie nationale, combattre les oligarques (dont les Russes ont une opinion complexe) et débusquer les terroristes "jusque dans les chiottes"?

Mais la réponse est non: Vladimir Poutine se lance. Et met fin à "un étrange intérim". Le site gazeta.ru utilise même le terme "interrègne". La présidence de Dmitri Medvedev n'aura été qu'une parenthèse permettant à Vladimir Poutine de briguer un troisième mandat présidentiel sans violer la Constitution russe.

Le tour de passe-passe de ce samedi "respecte le scénario préétabli" mais semble un peu "humiliant" pour Dmitri Medvedev, invité à rendre sa place sans broncher commente le journal indépendant Novaïa Gazeta. Vladimir Poutine lui reconnaît tout de même certaines compétences et le récompense en ne l'écartant pas complètement, alors que la presse avançait récemment la piste d'un ticket sur lequel Alexeï Koudrine, son ministre des Finances, le rejoindrait.

Super Poutine, un retour bien orchestré
Les signes avant-coureurs ne manquaient pas. Tout au long de l'été, il s'est mis en scène face aux objectifs, comme il a coutume de le faire ponctuellement depuis des années. Il est monté sur scène pour mobiliser les motards, vêtu de cuir. Il a rendu visite aux jeunesses pro-Kremlin, les Nachi. Et une bande dessinée intitulée Super Poutine lui a offert en mai un formidable outil de propagande, cultivant l'image de l'homme fort, du super-héros dont les Russes auraient tant besoin, tandis que Dmitri Medvedev est clairement tourné en ridicule.

Les troupes du Kremlin ont également beaucoup oeuvré depuis des mois pour limiter les risques de concurrence, arguant de difficultés administratives ou juridiques pour invalider la présence de partis comme ceux de Boris Nemtsov ou Mikhaïl Prokhorov. Résultat, la liste Russie unie-Front populaire n'aura face à elle aucune réelle opposition, à l'exception d'un Parti communiste en perte de vitesse continue depuis la chute de l'URSS en 1991.

Quelques voix discordantes
Mais qu'en disent les Russes? Les blogueurs et la société civile commencent à se mobiliser pour dénoncer les abus... Mais Vladimir Poutine reste très populaire, porté par son image d'homme fort qui a "sorti la Russie du chaos". Même Mikhaïl Gorbatchev en convient...

Ce dimanche, quelques voix se sont élevées dans le centre de Moscou: ils étaient 300 à manifester à l'appel de plusieurs mouvements d'opposition comme le Front civil uni fondé par l'ex-champion d'échecs Garry Kasparov. "Poutine doit partir" ou "Vos élections sont une farce", pouvait-on lire sur leurs banderoles brandies par le groupe, ulcéré par la "provocation" du tandem.

C'est le pire scénario qui pouvait arriver à la Russie D'autres sont un peu plus audibles. "C'est le pire scénario qui pouvait arriver à la Russie", a estimé Boris Nemtsov, dont le parti d'opposition Parnas ne peut présenter de candidats aux législatives. Interrogé par la radio Echo de Moscou il prédit désormais "une augmentation de l'émigration, une fuite de capitaux et une augmentation gigantesque de la corruption" qui gangrène le pays. Un autre opposant, l'ex-Premier ministre Mikhaïl Kassianov, annonce "l'effondrement" du futur gouvernement.

Des proches de Poutine et Medvedev se sont aussi montrés critiques. Alexeï Koudrine lui-même, figure respectée des investisseurs étrangers, n'a pas masqué son désaccord. Il refuse de servir dans un gouvernement dirigé par Medvedev qui augmenterait, pense-t-il, les dépenses budgétaires.

Alexei Koudrine, ministre des Finances actuel, ne cache pas son désaccord... Et le conseiller économique de Medvedev, Arkadi Dvorkovitch a exprimé sa déception face au retour annoncé de Poutine. "Il n'y a aucune raison de se réjouir", a-t-il écrit sur son compte Twitter. C'est "le bon moment de zapper pour regarder une chaîne sportive". Avec la défaite des Russes, écrasés par les Irlandais à la Coupe du monde de rugby en Nouvelle-Zélande, cette proposition ne devrait guère remonter le moral d'un pays miné, entre autres, par une crise démographique croissante.

Le camp de Vladimir Poutine voulait cependant se montrer plus uni que jamais, ce samedi. Quand un député de Russie unie a proposé de faire du discours de Vladimir Poutine le programme du parti, c'est une belle unanimité qui s'est formée. Et au moment de l'approbation de la liste électorale du parti, seul un des 583 délégués a voté contre. La réaction de Vladimir Poutine, ex-agent du KGB, fut immédiate: "Où est ce dissident?". Ambiance.

Marie Simon

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