"Soudainement, quelqu'un les a aspergés d'essence et les a brulés vifs"

14/05/16 à 12:26 - Mise à jour à 12:26

Source: Afp

Les cris la hantent encore. Il y a quelques semaines, en sortant de son travail à la nuit tombée, cette Vénézuélienne a aperçu une foule qui frappait deux voleurs supposés. Aspergés d'essence, ils ont fini brûlés vifs.

"Soudainement, quelqu'un les a aspergés d'essence et les a brulés vifs"

Le soleil se couche sur Caracas. © AFP

Dans un des pays le plus violents du monde, la crise économique et politique qui secoue le Venezuela ne fait qu'exacerber les tensions sociales. Estimant que la police et l'Etat font défaut, de plus en plus de commerçants et de voisins n'hésitent plus à faire justice eux-mêmes.

"J'ai des frissons quand je me souviens des cris de douleur de ces jeunes gens", raconte à l'AFP Josefina, coiffeuse de 43 ans dans une rue commerçante de Los Ruices, quartier de classe moyenne de la capitale Caracas.

Au milieu des passants qui allaient vers le métro, des habitants faisaient pleuvoir les coups de casques de moto, de pieds et de poings sur ces deux personnes accusées de vol. "Soudainement, quelqu'un les a aspergés d'essence et les a brulés vifs", ajoute-t-elle, toujours choquée par cette scène.

"Attrapez-le !" : à l'aide de cris ou du groupe "Los Ruices en action" de l'application de messagerie Whatsapp, fort de 350 membres, les voisins donnent l'alerte face aux voleurs à la tire.

William Collins, une des figures du quartier, assure qu'il s'agit de repousser les malandrins et non pas de les tuer.

'Nous devons nous défendre'

"Nous devons nous défendre car il n'y a pas suffisamment de surveillance policière", explique à l'AFP cet avocat de 50 ans. "Les lynchages sont venus spontanément", ajoute-t-il.

De son côté, le directeur de la police municipale en charge de cette zone, Manuel Furelos, explique qu'il ne dispose pas des effectifs suffisants, d'après les standards internationaux.

"L'ONU recommande de déployer quatre policiers pour mille habitants. Comme dans la plupart des polices du pays, nous en avons la moitié", regrette-t-il.

Mi-avril, la procureure générale Luisa Ortega a indiqué que ses services enquêtaient sur 26 cas où des personnes avaient fait justice elles-mêmes : deux en 2015 et 24 au cours du premier trimestre de 2016, qui ont fait 20 morts et 17 blessés.

Deux semaines plus tard, les chiffres avaient explosé alors que la situation dans le pays devient chaque jour un peu plus chaotique : coupures d'électricité quotidiennes, services publics ouverts uniquement deux jours par semaines, pillages de commerces, protestations, etc.

Le total pour l'année en cours est désormais de 74 dossiers, avec 37 morts et autant de blessés, selon Luisa Ortega.

En 2016, les médias vénézuéliens ont rapporté des lynchages contre des criminels supposés dans 20 des 24 états du pays.

Des injustices

"Personne ne peut se livrer à des lynchages, même si la personne a commis des délits, car on commet parfois des injustices", souligne la représentante du ministère public.

Ce fut le cas de Roberto Bernal, un cuisinier de 43 ans battu et brûlé vif, toujours à Las Ruices, par une foule qui l'a confondu avec un voleur, a dénoncé sa famille.

Sur son téléphone, un habitant de ce quartier fait défiler les photos des hommes nus et ensanglantés, pieds et poings liés en attendant la police à même le sol. Des images qui se multiplient sur les réseaux sociaux.

Selon la psychologue sociale Magally Huggins, les lynchages révèlent un sentiment des citoyens qui "n'ont pas l'impression d'avoir accès à la justice".

Le criminologue Andrés Antillano estime, lui, qu'il est "dangereux" que cette forme de violence, exercée par des particuliers, "devienne acceptable" car "on ne fait plus la différence entre celui qui tue pour voler et celui qui tue pour l'en empêcher".

Au Venezuela, où selon les autorités 4.696 meurtres ont été enregistrés au premier trimestre 2016 et 17.778 en 2015, soit 58,1 homicides pour 100.000 habitants, seul un tiers de la population est opposée aux lynchages, d'après les chiffres de l'Observatoire vénézuélien de la violence.

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