Selahattin Demirtas, la bête noire d'Erdogan

04/11/16 à 15:14 - Mise à jour à 15:14

Source: Afp

Le charismatique leader du principal parti prokurde de Turquie, Selahattin Demirtas, s'est imposé comme le rival du président Recep Tayyip Erdogan après avoir conduit ses troupes à des sommets jamais atteints, mais il semble aujourd'hui plus fragilisé que jamais.

Selahattin Demirtas, la bête noire d'Erdogan

Selahattin Demirtas © Reuters

M. Demirtas et la coprésidente du Parti démocratique des peuples (HDP), Figen Yüksekdag, ont été interpellés et placés en garde à vue dans la nuit de jeudi à vendredi dans le cadre d'une enquête "antiterroriste" en lien avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

Jeune, charismatique et moderne, M. Demirtas, un avocat de formation âgé de 43 ans, s'est taillé une place à part sur l'échiquier politique et a réussi à transformer le HDP en une formation de gauche moderne, ce qui lui a permis de devenir le deuxième parti d'opposition en Turquie.

Sous la houlette de l'"Obama kurde", comme il est parfois surnommé, le HDP a réalisé une percée historique lors des élections législatives de juin 2015, raflant 80 sièges au Parlement et privant de majorité absolue le parti au pouvoir.

Ce succès a valu à M. Demirtas d'être pris pour cible par M. Erdogan de manière systématique. Le chef de l'Etat et ses sicaires l'accusent d'être aux ordres de "ceux de la montagne", une expression qui désigne le cadre dirigeant du PKK, dont les bases arrières se trouvent dans les monts Qandil.

Le coup d'Etat manqué en juillet n'a pas arrangé les choses pour M. Demirtas et son parti: les autorités ont multiplié les purges contre les putschistes présumés, étendant au passage leurs filets aux milieux prokurdes.

Dans un entretien à l'AFP après le putsch manqué, M. Demirtas disait redouter que l'état d'urgence instauré en Turquie puisse être utilisé pour une répression qui déborderait largement le cadre de la chasse aux conjurés du 15 juillet.

La vague d'arrestations qui a frappé le sommet du HDP, dont une douzaine de députés ont été placés en garde à vue vendredi, semble lui donner raison.

- Contre le putsch et contre Erdogan -

Depuis la tentative de coup d'Etat, M. Demirtas a multiplié les avertissements contre ce qu'il appelle la "dérive dictatoriale" de M. Erdogan, s'opposant farouchement au système présidentiel que veut instaurer le gouvernement turc.

A l'AFP, il a affirmé être opposé au putsch, mais également à la politique menée par le gouvernement. "En fait, nous pensons que ce sont les erreurs commises par Erdogan qui ont conduit à ce putsch", a déclaré M. Demirtas.

Né dans la ville à majorité kurde d'Elazig (est), le coprésident du HDP est le deuxième d'une famille de sept enfants. Il raconte avoir pris conscience de son identité kurde lorsqu'il avait 15 ans, lors des funérailles d'un homme politique tué par les forces de sécurité à Diyarbakir, grande ville du sud-est à majorité kurde.

Avec un diplôme de droit en poche, Selahattin Demirtas a un temps travaillé comme avocat avant de se lancer en politique.

Elu en 2007 il s'est révélé sur la scène nationale lors de la présidentielle d'août 2014, où il a frôlé la barre des 10%.

Totalement rompu aux codes de la communication politique, M. Demirtas a imposé une image de bon père de famille, petit-déjeunant avec sa femme et ses deux filles.

Sous sa coprésidence, le HDP a largement élargi son audience au-delà de la seule communauté kurde de Turquie (15 millions de personnes) et s'est transformé en un parti à la fibre sociale, ouvert aux femmes et à toutes les minorités.

Mais sa tâche s'est considérablement compliquée après la reprise, à l'été 2015, des attentats ciblés du PKK contre la police et l'armée après l'échec des discussions de paix ouvertes fin 2012.

Lors d'élections législatives anticipées en novembre, le HDP a perdu 21 députés, mais reste aujourd'hui la troisième force politique au Parlement.

"Nous n'avons pas de lien organique avec le PKK", répond-il, toutefois gêné aux entournures par le ralliement de son propre frère à la guérilla.

Le HDP a affirmé en novembre 2015 que M. Demirtas avait été la cible d'une tentative d'assassinat, une balle ayant été tirée contre son véhicule. Les autorités turques ont nié qu'une telle attaque avait eu lieu.

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