Sarkozy-Hollande: les coulisses d'un duel

26/04/12 à 20:15 - Mise à jour à 20:14

Source: Le Vif

La finale est lancée. François Hollande, arrivé en tête au soir du premier tour, fait toujours figure de favori. Nicolas Sarkozy essuie un échec personnel, mais refuse de s'avouer vaincu. Il n'a pas contenu la poussée de Marine Le Pen, dont l'objectif prioritaire est de battre le président sortant. Retour sur les coulisses qui ont mené à ce duel.

Sarkozy-Hollande: les coulisses d'un duel

© Reuters

Une France plus à droite qu'en 2007 peut-elle élire un président socialiste? Il y a cinq ans, au soir du premier tour, Nicolas Sarkozy, Jean-Marie Le Pen, Philippe de Villiers et le chasseur Frédéric Nihous totalisaient 45%.

En 2012, Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan atteignent 46,87%. Une addition que s'est empressé de faire le secrétaire général de l'UMP, Jean-François Copé, comme l'avait fait, en 1988, un certain Charles Pasqua, mêlant les voix de Jacques Chirac, Raymond Barre et Jean-Marie Le Pen, quelques jours avant d'évoquer des "valeurs communes".

"Je peux gagner!" répétait Nicolas Sarkozy tard dans la nuit, le 22 avril. Trois jours plus tôt, il confiait: "La défaite, j'y pense comme les autres. Mais, moi, je n'en parle pas."

Une France plus à gauche peut-elle réélire un président de droite?

La progression se révèle substantielle: de 34,87 % à 43,75 % des voix - au détriment d'un centre qui s'est évaporé. "Logiquement, nous devons gagner cette élection.

Mais c'est une élection. Il peut y avoir une part d'irrationnel:au lendemain du scrutin, François Hollande réunit ses lieutenants à son QG parisien. La percée du FN dans les urnes a douché l'enthousiasme du camp socialiste. "Il faut positiver les résultats du premier tour", lance le candidat, soucieux de remobiliser ses troupes. La pole position n'était pas acquise!

Puis, en chef de guerre, il délivre les consignes pour les quinze jours les plus importants de son destin: "La droite va utiliser la peur. Ne commettons pas de faute, soyons sur le rassemblement, ne segmentons pas nos réponses." Le FN est élevé, mais se révèle "composite", analyse le député de Corrèze. Ses ingrédients? "Xénophobie, désespérance sociale, vote identitaire dans les milieux ruraux."

"Il ne faut pas laisser le patriotisme à la droite"

Jean-Pierre Chevènement intervient: "Il ne faut pas laisser le patriotisme à la droite." Ségolène Royal enchaîne: "Ne nous laissons pas entraîner par l'agressivité de la droite, tant pis si l'on ne répond pas aux interpellations de Sarkozy, il faut pouvoir prendre le temps d'argumenter."

En fin de réunion, Lionel Jospin ouvre la porte de la salle. "Vous acceptez les anciens?" Rires dans l'assistance. L'homme du 21 avril prend place à côté d'Harlem Désir. Hollande se tourne vers son mentor, de plus en plus présent en cette fin de campagne: "Tu veux dire quelque chose?" "Non, juste que je suis avec vous au second comme au premier tour."

Hollande avait-il anticipé le bon score de l'extrême droite ?

La droite reproche à François Hollande d'être une "anguille"? Lui n'aime rien tant que le mouvement permanent. Le 19 avril, il prend l'avion pour Bordeaux, où il doit tenir un meeting en plein air. Sa place est au premier rang.

Il aperçoit des journalistes derrière lui et s'avance pour leur serrer la main. Dans son élan, il part saluer des voyageurs, assis un peu plus loin. Puis d'autres, et encore d'autres! Finalement, il s'est avancé jusqu'au 15e rang. Hollande ou la campagne mètre par mètre.

Avait-il anticipé le bon score de l'extrême droite? A la veille du premier tour, il a enchaîné les déplacements dans l'Est, pour tenter de convaincre cette France ouvrière qui a fait le bonheur de Sarkozy en 2007, qui fait aujourd'hui celui de Marine Le Pen.

Déambuler, toujours.

Il parle réindustrialisation et réorientation de l'Europe, le ton est parfois culpabilisateur: "Si on est un ouvrier conscient de son destin [...], on ne vote pas pour l'extrême droite, on vote pour la République." Il s'échine à trouver le bon angle d'attaque pour capter cet électorat désespéré par la parole politique.

À défaut d'argument-choc, et refusant des thématiques comme l'immigration, pour ne pas faire le jeu de Nicolas Sarkozy, qui l'attend sur ce terrain-là, François Hollande fait ce qu'il sait le mieux faire: aller au contact des gens.

A Vitry-le-François (Marne), il pique une colère contre sa direction de campagne, qui a bloqué un moment dans son agenda pour qu'il puisse se poser à midi: "Mettez-moi des sandwichs! J'en ai marre de manger, je veux déambuler dans les rues!"
Déambuler. S'il est un mot qui aura marqué sa campagne, résumant la méthode Hollande, c'est bien celui-là. Littéralement, "se promener çà et là, aller sans but", dit le Larousse. Pendant une dizaine de jours encore, il va déambuler. Signe qu'il est plus vivant que jamais.

"Il n'est plus temps de tendre la main à Bayrou"

"Le centre est mort!" Dans les couloirs de TF1, le 22 au soir, Henri Guaino discute avec Jean-Pierre Raffarin. L'ancien Premier ministre conteste l'analyse du conseiller spécial du président: "Il y a des centristes qui ont lancé un avertissement en votant FN."
Derrière cet échange, une interrogation stratégique qui n'aura cessé de plomber la campagne de Nicolas Sarkozy. Lors de la réunion de 19 heures, dimanche, le chef de l'Etat répète: "Il n'est plus temps de tendre la main à Bayrou." Alain Juppé et Valérie Pécresse ne pipent mot.

Les deux ministres avaient adressé des appels du pied au candidat centriste quelques jours avant le premier tour. "C'était de l'humour", plaide aujourd'hui la ministre du Budget. Autour de la table, "tout le monde était d'accord pour dire que la question n'était plus de parler ou non avec Bayrou", relate le ministre de l'Agriculture, Bruno Le Maire.
"Si certains ne s'étaient pas égarés à parler de François Bayrou, on serait devant Hollande", tempêtera dans la soirée son homologue à l'Apprentissage, Nadine Morano.

"Dire qu'on m'avait conseillé de faire campagne au centre!"

Et si le président regrettait d'avoir lui-même parlé très tôt de l'ouverture, comme s'il avait voulu anticiper sur le second tour, alors que le premier n'était pas encore franchi? Les divergences stratégiques, les dissensions entre ceux qui penchent vers le centre et les partisans d'une ligne clairement à droite ou, en matière économique, entre les interventionnistes et les libéraux n'ont jamais été résorbées.

Vendredi 13 avril, dans le salon vert, au premier étage de l'Elysée, tout le monde est là, à commencer par l'incontournable troïka: Patrick Buisson, Pierre Giacometti et Jean-Michel Goudard. Tout le monde ou presque : Henri Guaino est parti en meeting à Mulhouse. Au programme, la préparation du discours de la Concorde, deux jours plus tard. Il n'est alors pas question de parler de la Banque centrale européenne.

Le dimanche matin, quatre heures seulement avant le meeting, nouvelle réunion. Les participants prennent connaissance du texte concocté par Guaino. Selon un témoin, le secrétaire général de l'Elysée, Xavier Musca, manque tomber de sa chaise en découvrant la proposition sur la BCE. Tout le contraire des engagements français à l'égard des Allemands.

Emmanuelle Mignon s'inquiète du timing: "Est-ce que c'est le bon moment?" Le président accepte d'édulcorer légèrement son propos: "Je vais faire les modifications proposées par Xavier [Musca], et ça ira."

"Un vote de colère d'abord dirigé contre nous"

Alors que le second tour se profile dans moins de deux semaines, il est temps de choisir une ligne et de s'y tenir. Complexe équation à résoudre, que résume le ministre de l'Enseignement supérieur, Laurent Wauquiez : réussir à "transformer en vote de raison un vote de colère et d'inquiétude d'abord dirigé contre nous".

Si on veut ménager la chèvre et le chou, on ne s'en sortira pas.
"Si on veut ménager la chèvre et le chou, on ne s'en sortira pas, ajoute Bruno Le Maire. Si, d'un côté, on adresse un signal d'appel aux centristes en leur disant: "L'Europe, c'est formidable" et, juste après, un autre signal vers le FN en ciblant: "L'immigration, c'est suicidaire."

Certains, y compris au gouvernement, imputent déjà la responsabilité d'une éventuelle défaite au "retour des technos à la con" - Xavier Musca et l'ancien directeur du cabinet de Valérie Pécresse Sébastien Proto n'ont pas élargi le cercle de leurs amis.
Preuve du désarroi, le cas Buisson continue de hanter la droite. N'a-t-il pas dressé un diagnostic exact de la société? Mais sa stratégie a-t-elle vraiment réussi, dès lors que Marine Le Pen frôle les 18%? Il est un point sur lequel il s'est clairement trompé: contrairement à ce qu'il affirmait dans Le Monde du 14 mars, François Hollande attire beaucoup plus de voix que Ségolène Royal en 2007; un écart supérieur à 770 000 voix, quand Nicolas Sarkozy perd près de 1,7 million de voix.

Retour de l'extrême-droite

Le président se vantait d'être le seul en trente ans à avoir réussi à faire reculer l'extrême droite. Ce qui fut vrai en 2007 ne l'est plus du tout cette année.

Pour faire oublier que ses proches avaient édicté une règle, une seule, pour continuer de croire en la victoire - arriver en tête au soir du premier tour - et pour parler à cet électorat d'extrême droite, le chef de l'Etat a vite choisi sa posture. Haro sur le "système médiatique". Nicolas Sarkozy est intimement convaincu d'être victime du "deux poids, deux mesures".

Vincennes? Il y a de la place pour 40 000 personnes, pas plus!
"On a fait une réunion publique dans la même salle à Lille, on dit que je fais 10 000 personnes et Hollande, 25 000, alors que la salle n'est pas pleine avec lui!" remarque-t-il.

Même observation à propos des deux meetings parisiens du PS et de l'UMP, le 15 avril: "Vincennes, je connais bien, j'allais courir quatre fois par semaine quand j'étais à Bercy. Il y a de la place pour 40 000 personnes, pas plus!" Le 23 au matin, il se plaignait encore de la présence d'Anne Sinclair sur BFM TV, la veille: "Imaginez si Béatrice Schönberg [épouse de Jean-Louis Borloo] avait commenté les résultats !"

L'"amour de la patrie"

Dans sa déclaration télévisée au soir du premier tour, Nicolas Sarkozy a évoqué l'"amour de la patrie". Le dernier président à avoir employé cette expression s'appelait François Mitterrand, lors d'une intervention solennelle, le 17 mars 1986, premier jour d'un système alors inédit, la cohabitation.

Parce qu'il risque sa peau, Nicolas Sarkozy jouera son va-tout jusqu'à la dernière minute. Comme pour oublier sa déception: "Il a pu espérer un temps être très proche de son score de 2007", admet l'un de ses fidèles.
François Hollande abattra une autre carte, parce que sa position est plus confortable. Le 22 avril, à Tulle, il appelle ses lieutenants, réunis à son QG parisien, pour donner quelques consignes.
Son directeur de campagne, Pierre Moscovici, intervient: "François, comment répond-on à la colère des électeurs du FN?" "Il faut entendre cette colère. Avec nous, ce sera plus de justice sociale. On rappelle qu'il n'y a pas de fatalisme, on insiste sur les sujets économiques et sociaux", résume le candidat.

C'est alors qu'un cacique lance, en guise d'encouragement pour la dernière étape: "Tu as fait une belle campagne, François!" Applaudissements nourris autour de la table. Mais François Hollande n'entend pas. Il a raccroché. Il est déjà reparti en campagne.

Par Eric Mandonnet, Benjamin Sportouch et Marcelo Wesfreid , L'Express

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