Rwanda : les langues se délient

01/10/10 à 10:04 - Mise à jour à 10:04

Source: Le Vif

Alors que l'ONU publie son rapport sur les massacres au Congo, les anciens compagnons de route de Kagame se font de plus en plus entendre. Rencontre avec l'ancien procureur général, Gérald Gahima.

Rwanda : les langues se délient

© Belga

Par FRANCOIS JANNE D'OTHEE

Arrivé des Etats-Unis (où il habite désormais) pour une courte mission en Belgique, Gerald Gahima n'ose plus se promener à Bruxelles. Peur panique de se faire descendre. "Kagame n'a aucune considération pour la vie humaine", assène-t-il, citant au passage les cas de politiques ou militaires assassinés ou qui ont carrément disparu. Gahima est pourtant un des plus anciens compagnons de route du président rwandais, qu'il a connu sur les bancs de l'école durant l'exil en Ouganda. Procureur général, il a fui son pays en 2004. "J'ai mis en cause des Tutsi proches du pouvoir, et cela n'a pas été apprécié. La présidence a demandéà me voir. J'ai préféré fuir par la route vers l'Ouganda", raconte-t-il. Ce "beau rôle" est toutefois contredit par Tom Ndahiro, conseiller de Kagame, qui accuse Gahima de malversations, une accusation courante à Kigali, mais aussi d'avoir "forcé des gens à fabriquer de faux témoignages contre des innocents".

Récemment, l'ex-magistrat a pris l'initiative d'un document sobrement intitulé"Rwanda briefing", et co-signé par le général en exil Kayumba Nyamwasa (qui a échappéà une tentative d'assassinat à Johannesburg en juin dernier), par le colonel Patrick Karegeya (ancien chef des services extérieurs), ainsi que par Théogène Rudasingwa (ex-secrétaire général du FPR, et frère de Gahima). Sur une soixantaine de pages qui tiennent davantage du pamphlet que de l'argumentaire étayé, ces quatre Tutsi anglophones démontent les mythes qui, selon eux, entourent Kagame, notamment ses "prétendus talents" de visionnaire et de réformateur, et lui retirent sans vergogne son titre jusque-là incontesté de champion de la lutte anti-corruption.

Seize ans après, les langues se délient également sur les massacres commis durant les guerres au Congo (1993-2002), et qui impliqueraient l'actuelle armée rwandaise. A l'heure où l'ONU publie la version définitive de son très sensible rapport, les fugitifs rappellent que "cette seconde invasion de la RDC s'est avérée un pari désastreux qui a conduit des millions d'innocents à la mort". Toutefois, Gahima se refuse à comparer cette chasse aux réfugiés hutu à un génocide. Le rapport de l'ONU ne fait d'ailleurs qu'évoquer le mot, sans se prononcer. C'est davantage le déni de justice envers les Hutu qui le choque : "Le refus du gouvernement d'entreprendre la moindre enquête sur ces crimes sape toute perspective de réconciliation nationale et de paix durable. Il expose aussi les Tutsi à des représailles si, d'aventure, des extrémistes hutu devaient reprendre le pouvoir au Rwanda", souligne l'ex-magistrat.

Quelles seront les suites données à ce rapport ? Gahima appelle de ses voeux un "mécanisme international de justice pour éviter que le dossier ne soit classé". A l'époque, l'UE ne s'était guère mobilisée quand les rébellions téléguidées par Kigali et Kampala semaient la désolation au Congo. Aujourd'hui, elle se montre subitement très virulente, et avec raison, pour condamner les violences sexuelles dans le Kivu, et au-delà, les carences du pouvoir de Joseph Kabila. Osera-t-elle, dans la foulée, questionner le très susceptible Kagame sur les anciens dossiers ? Ou adoptera-t-elle la position du secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon qui, dans une curieuse inversion des rôles, a fait le voyage de Kigali pour ménager ce "champion du développement" qu'est Paul Kagame ? En fait, la volonté de justice devrait d'abord émaner du président Kabila, dont des millions de concitoyens ont péri lors du conflit. Or le président Joseph Kabila s'est abstenu d'évoquer ce rapport lors de son discours à l'ONU. Ce qui en a choqué plus d'un.

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