Russie : comment le Kremlin veut salir les opposants

04/03/12 à 08:34 - Mise à jour à 08:34

Source: Le Vif

Photos trafiquées, vidéos scabreuses, pseudo-révélations : pour entacher la réputation des leaders de l'opposition à l'approche de la présidentielle, les partisans de Vladimir Poutine ont usé des mêmes ficelles qu'à l'époque soviétique. Pas sûr que ça marche...

Russie : comment le Kremlin veut salir les opposants

Sur le cliché, deux hommes rient aux éclats: la complicité entre le médiatique pourfendeur de l'argent sale, Alexeï Navalny, et l'un des symboles vivants de l'enrichissement douteux, Boris Berezovski, un oligarque en exil à Londres, ne semble guère faire de doute. Problème : c'est un photomontage grossier (photos ci-dessus, en bas).

Publiée en décembre 2011 dans un journal de province, la photo devait discréditer Navalny, créateur de sites Internet anticorruption et co-organisateur des manifestations hostiles à Vladimir Poutine qui ont ponctué l'hiver dernier. Un homme à neutraliser, aux yeux du Kremlin, à l'approche du premier tour de la présidentielle en Russie, le 4 mars. "A ma connaissance, c'est la première fois qu'une affaire de photo truquée surgit depuis la fin de l'URSS", croit savoir Olga Sviblova, directrice de la Maison de la photographie de Moscou.

Caméras vidéo miniatures et piratages informatiques

Photos manipulées, vidéos embarrassantes, conversations enregistrées: les Russes ont une longue expérience dans l'art de compromettre les adversaires du pouvoir. Naguère spécialité du KGB, la technique la plus courante du "kompromat" (fait ou document compromettant) consistait à envoyer des Mata Hari dans le lit des diplomates occidentaux, puis à les faire chanter. Aujourd'hui, logiciels photo, caméras vidéo miniatures et piratages informatiques facilitent tous les coups tordus.

En décembre 2011, quelques jours après la première manifestation anti-Poutine organisée à Moscou, des conversations téléphoniques privées de l'opposant Boris Nemtsov sont mises en ligne sur Internet. On y entend cet ennemi juré de Vladimir Poutine évoquer en termes orduriers l'une de ses alliées, une activiste écologiste qui défile à son côté lors des manifs. Quelques jours plus tard, en janvier, Vladimir Rijkov, du mouvement d'opposition Parnas, et Guennadi Goudkov, du parti Russie juste, font les frais d'une nouvelle "barbouzerie". Filmés à leur insu dans un café muscovite (photo ci-dessus, en haut), les deux leaders critiquent plusieurs de leurs "amis" dans l'opposition. Dans la vidéo postée sur YouTube, la petitesse de leurs calculs politiciens apparaît au grand jour. Leur principale préoccupation n'est pas de défier Poutine, mais d'écarter leur collègue Alexeï Navalny pour qu'il ne leur ravisse pas la vedette lors de la prochaine marche de protestation.

L'objectif visé par de tels enregistrements pirates est évident: semer la zizanie parmi les dirigeants de l'opposition. Mais il n'est pas toujours atteint. En l'occurrence, la collègue écologiste de Boris Nemtsov a accepté ses excuses. Quant à Guennadi Goudkov, il a contre-attaqué en ces termes: "L'opération dont nous sommes la cible est orchestrée par le Kremlin et porte la marque des services secrets, a-t-il déclaré. Ils sont les seuls à pouvoir suivre et écouter en permanence tous les leaders de l'opposition." Goudkov chiffre le coût de l'opération de filature dont il a fait l'objet à plus de 250 000 euros. Parole d'expert: lui-même est un ancien colonel du KGB.

La multiplication récente des kompromats témoigne d'une certaine fébrilité du pouvoir. Certes, le quasi-monopole de l'Etat dans les médias audiovisuels et le recours à la fraude électorale semblent garantir la victoire de Poutine. Mais la popularité du Premier ministre et ex-président n'est plus ce qu'elle était. Dans les grandes villes comme Moscou et Saint-Pétersbourg, en particulier, elle se situerait même sous la barre des 30 %. "Or, rappelle l'opposant Boris Nemtsov, aujourd'hui comme en 1917, c'est le rapport de force dans la capitale qui détermine la stabilité du pouvoir."

L'éveil politique de la classe moyenne urbaine

Depuis une décennie, le "système" ne néglige rien pour affaiblir, voire éliminer l'opposition: censure de la presse, mise en coupe réglée des informations télévisées, intimidations et assassinats de journalistes, emprisonnements d'opposants, "achats" de députés, bourrages d'urnes... Cela n'aura pas suffi, cependant, pour empêcher l'émergence d'un mouvement de protestation, sans doute durable.

Bourrage des urnes?

Beaucoup d'analystes anticipent des fraudes électorales massives, le 4 mars: ses partisans craignent que Vladimir Poutine ne soit mis en difficulté s'il ne remporte pas la victoire dès le premier tour. Déjà, lors des législatives de décembre 2011, les falsifications auraient permis de "gonfler" de 17% les suffrages de Russie unie, le parti au pouvoir. Depuis lors, l'opposition a mis en place des mouvements d'"observateurs". Une victoire de Poutine, dès le 4 mars, risque d'entraîner une nouvelle vague de manifestations.

"On assiste à l'éveil politique de la classe moyenne urbaine, composée d'employés, de managers, d'intellectuels, de journalistes, d'artistes, explique la politologue Lilia Shevtsova, du Centre Carnegie, coauteur de Change or Decay (Le Changement ou la décadence, non traduit). Dans un premier temps, cette population s'est sentie humiliée lorsque, en septembre 2011, Vladimir Poutine, tel un tsar, a mis la Russie devant le fait accompli en annonçant son retour au sommet du pouvoir. Ensuite, la fraude électorale massive, lors des législatives du 4 décembre 2011, a été la goutte d'eau de trop." Des dizaines de milliers de Russes, bravant le froid glacial, sont descendus dans la rue les 10 et 24 décembre, puis le 4 février.

Au début du mois de janvier, alors que le Kremlin espérait encore étouffer dans l'oeuf la contestation, la chaîne de télévision NTV s'est livrée à un exercice de propagande en règle avec la diffusion d'un long reportage consacré aux vacances de Noël "de rêve" de deux leaders de l'opposition, Boris Nemtsov et Alexeï Navalny. Le premier est filmé sous le soleil des Emirats arabes unis en compagnie d'une femme présentée comme une escort girl (il s'agit, en réalité, de sa compagne); le second est immortalisé en famille au Mexique. Objectif: susciter la colère des manifestants restés à Moscou et à Saint-Pétersbourg, où le thermomètre oscille entre -20 °C et -15 °C. "Le procédé est minable, affirme Nemtsov, et mes vacances n'ont choqué personne. D'autant que notre mouvement de protestation repose sur la classe moyenne, qui a justement pour habitude de partir en vacances." Pas si sûr, tempère la politologue Macha Lipman: "En plein bras de fer avec Poutine, cela ne fait pas très sérieux. On ne fait pas la révolution en maillot de bain."

Alors, efficaces ou non, les boules puantes lancées contre les opposants du régime? "En France ou ailleurs, les kompromats ébranleraient peut-être la population, répond l'analyste Lilia Shevtsova. Mais en Russie, nous sommes immunisés contre la propagande."

Prostituée envoyée en service commandé

De fait, les partisans de Vladimir Poutine ne reculent devant rien pour salir la réputation de ceux qui osent critiquer leur champion. La palme d'or de l'abjection revient aux vidéos sexuelles.

En 2010, deux prostituées ont ainsi été envoyées en service commandé pour compromettre des adversaires du pouvoir: Mikhaïl Fichman, directeur de l'édition russe du magazine Newsweek, Viktor Chenderovitch, célèbre auteur des Kukly (les Guignols de l'info locaux), l'opposant et écrivain Edouard Limonov, l'ultranationaliste Alexandre Belov, ainsi que trois diplomates - un Britannique, un Américain, un Indien. Chaque fois, le scénario est identique: les appâts approchent leur proie, puis l'attirent dans une chambre truffée de caméras cachées. Ensuite, les exploits sexuels de ces hommes, généralement mariés, sont mis en ligne sur Internet.

"A l'époque du KGB, on appelait ce dispositif les ''chambres plus'', se souvient Alexei Kondaourov, ex-général des services secrets. Les Français, en raison de leurs moeurs libérales, étaient difficiles à piéger car, une fois filmés, ils nous disaient: ''Pas de problème, montrez ça à qui vous voulez !'' Au KGB, c'était un cas d'école, connu comme le ''cas français'': face à une telle attitude, nous étions désarmés." Serait-ce parce qu'il a vécu dix ans à Paris? Edouard Limonov est, en tout cas, le seul à n'avoir pas pris au tragique l'opération kompromat le concernant. "Pour moi, c'était plutôt positif, s'esclaffe-t-il. Les gens se sont dit: ''Waouh! A presque 70 ans, il assure encore avec une nana de 25!''"

Voilà deux semaines, une autre vidéo, encore plus incongrue que les autres, est apparue sur Internet. On y voit l'opposant Vladimir Rijkov, du mouvement Parnas, se masturber chez lui, puis faire l'amour avec son épouse légitime. Romancier et opposant, Boris Akounine n'en est toujours pas revenu: "Non mais dites-moi, quel est l'intérêt d'un tel film? La prochaine étape, c'est quoi? Ils installeront une caméra dans les W-C d'Alexeï Navalny? A chaque kompromat, les services de Poutine démontrent qu'ils sont des gens amoraux et malhonnêtes. Et de nouveaux Russes rejoignent les rangs de l'opposition."

LeVif.be, avec L'Express.fr

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