Quand les abeilles donnent du pouvoir aux femmes afghanes

29/12/16 à 08:02 - Mise à jour à 08:02

Source: Afp

"Cet argent-là, il est à moi". Sous son fichu fleuri de marguerites, Jamila triomphe et pointe son index sur sa poitrine: cette paysanne afghane aux pommettes rondes produit du miel derrière sa maison, un micro-business qui lui apporte son premier revenu et surtout un statut.

Quand les abeilles donnent du pouvoir aux femmes afghanes

Illustration. © iStock

Dans la province montagneuse de Bamiyan au coeur de l'Afghanistan, l'une des moins développées du pays mais des plus libérales, berceau de la minorité hazara, l'apiculture complète l'unique culture commerciale, la pomme de terre. Et elle profite aux femmes.

Quatre coopératives apicoles ont vu le jour ces dernières années, soutenues par des ONG et la coopération internationale, dont celle de Yakowlang qui emploie 125 femmes, à une centaine de kilomètres à l'ouest des fameux bouddhas géants détruits par les talibans en 2001.

Dans ce district perché à 2.600 m d'altitude, les apicultrices s'inquiètent de l'arrivée du froid qui pourrait tuer leurs abeilles. Emmitouflées dans leurs châles, elles ont marché plus d'une heure dans la neige pour remplir les pots de miel et coller les étiquettes bleues, sans savoir les lire.

Faites reines

D'abord timides, elles se bousculent bientôt en riant pour raconter celles qui les ont faites (presque) reines.

Jamila s'est lancée l'an passé grâce à sa voisine, Siamui, pionnière de la coopérative il y a cinq ans, qui lui a offert sa première colonie: "C'était en avril. J'étais tellement contente, dès que j'avais fini mon travail, je m'asseyais pour regarder mes abeilles", avoue-t-elle, faisant rire les autres.

La coopérative a collecté environ 400 kilos de miel cette année, indique son responsable Habitullah Noori. Le kilo se vend 800 afghanis sur place (11,5 euros) et 1.000 à Kaboul (14,5 euros).

Jamila est une grand-mère dont les enfants ont quitté le foyer; Siamui en élève toujours huit; Siddiqa, orpheline, s'occupe de quatre frères et soeurs. Chacune entretient une à quatre ruches en moyenne, les quelques milliers d'afghanis gagnés complétant un revenu gratté à l'os.

"Je peux payer le bus pour rendre visite à ma fille quand je veux, et lui offrir du chocolat", rapporte Jamila. "Moi j'achète les cahiers des enfants", ajoute Halima, la vingtaine et mère deux fois. Pour Marzia, une veuve entortillée de noir, le miel fait partie d'une économie de survie.

Marzia vient de Qatakhana, un village à 30 minutes de Yakowlang, martyrisé par les talibans début 2000. A la manière de Gengis Khan, le mollah qui les commandait "a tué tout le monde, jusqu'aux chiens et aux poules" raconte-t-elle. "Le 19 janvier", son mari a été extirpé de la mosquée et abattu.

Elle a quatre ruches: "Avant, je faisais un peu de couture, je ramassais du fourrage et je dépendais de mon frère. Avec le miel, je peux aider ma famille, je suis mon patron".

Changement de statut

"Le miel est d'un excellent rapport: avec 100 dollars au départ, on double la mise en un an", relève Sayeb Daud Mosavi, directeur des programmes agricoles de la coopération néo-zélandaise à Bamiyan. "L'un des meilleurs retours sur investissement".

En contrebas, Fatima et ses filles, en chapeaux d'apicultrice et voiles de protection, manipulent les rayons de leurs seize ruches sur les pentes de Qatakhana. Le mari, Ahmad Hossaini, s'est mis au service de sa femme, il apporte le sucre pour les abeilles. "C'est la première fois qu'on travaille ensemble !", sourit-il.

"Avoir un revenu change le statut des femmes au sein de leur foyer bien au-delà des enjeux économiques ou alimentaires", explique Sadia Fatimie, consultante pour des institutions internationales. "Rapporter de l'argent modifie leur position. Surtout pour les filles, souvent considérées comme des fardeaux dont il faut se débarrasser".

Quinze ans après la fin du régime taliban, l'Afghanistan reste particulièrement injuste pour les femmes: en 2016, seules 10% des actives salariées travaillent dans les secteurs autres qu'agricoles, en gagnant 30% de moins que les hommes. Dans les campagnes, elles constituent une main-d'oeuvre ignorée, éreintée et mal payée.

200 apicultrices à Bamiyan

"Seulement 34% des femmes de ce pays déclarent disposer de l'argent qu'elles gagnent", souligne Sadia Fatimie.

"L'apiculture n'avait rien de traditionnel ici, elle a été implantée par le roi Zaher Shah dans les années 60", indique Marc Jeanjean, apiculteur français dépêché par la coopération française pour relancer la filière.

"On a commencé en 2005, il ne restait rien. Elle redémarre vraiment depuis 2012 par la volonté du ministère de l'Agriculture", souligne-t-il.

Partie de rien, Bamiyan compte désormais 400 apiculteurs, dont la moitié de femmes, et produit 14 tonnes de miel, selon le responsable provincial de l'agriculture Abdul Wahab Mohamadi.

"Le miel est typiquement le genre de production d'appoint pour les foyers", note-t-il. "Ici on accepte très bien que les femmes soient en première ligne pour soutenir leur famille. Les gens voient que ça marche et s'y mettent".

AFP

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