Qatar: le cauchemar d'un homme d'affaires français

04/08/13 à 13:36 - Mise à jour à 13:36

Source: Le Vif

Un chef d'entreprise français est dans l'impossibilité de quitter le Qatar pour rejoindre sa famille en France parce que son associé dans l'émirat, qui est aussi son sponsor lui refuse l'indispensable visa de sortie. Le cas n'est pas unique. Il illustre les dangers de l'aventure qatarie.

Qatar: le cauchemar d'un homme d'affaires français

© Reuters

Le Qatar, un eldorado pour les expatriés? Près de 80% des deux millions d'habitants de ce petit pays du Golfe sont des étrangers. Mais le rêve devient parfois cauchemar. Car pour travailler au Qatar il faut un sponsor. Ce garant, de nationalité qatarie, est le plus souvent l'employeur ou un associé en affaires. Sans son feu vert impossible d'avoir un visa d'entrée. Impossible surtout d'obtenir l'Exit permit, le visa de sortie, indispensable pour pouvoir quitter le pays. Conséquence: une brouille peut trés vite tourner au drame...
Cela fait maintenant plusieurs semaines que Naser Al Awartany, un chef d'entreprise français d'origine jordanienne, attend, dans un hôtel de Doha le précieux sésame qui lui permettra enfin de rejoindre sa femme et ses enfants dans le nord de la France. L'histoire, pourtant, avait bien commencé. Naser et sa femme Anne-Sophie ont vécu une quinzaine d'années en Espagne. Lui avait sa propre entreprise et parcourait le monde arabe pour ses clients espagnols en quête d'investissements dans cette région du monde.

Mais en 2009 le couple décide de tenter l'aventure qatarie. Ils se sont liés d'amitiés avec le consul du Qatar à Madrid, Mansoor bin Jassem Al Thani qui a proposé à Naser de devenir son partenaire. Le diplomate possède son propre groupe spécialisé dans la conception et la réalisation de projets immobiliers de luxe. Naser et Mansoor créent ensemble une entreprise d'ameublement et de décoration d'intérieur, ouvrent à Doha une usine de meubles ainsi qu'un showroom de cuisines. Ils achètent aussi ensemble des bureaux à Doha. Plus exactement, les deux hommes signent un contrat aux termes duquel Naser rachète à son associé, déjà propriétaire, le moitié du bien, ce dernier s'engageant à le faire enregistrer comme coacquéreur. Une promesse qu'il va s'empresser d'oublier...

Pendant les deux premières années, Naser fait l'aller-retour entre Doha et Madrid où sont restés sa femme et ses deux enfants. Puis, en août 2011, toute la famille s'installe à Doha où Anne-Sophie a trouvé un emploi d'enseignante au lycée français. Mais les affaires ne marchent pas aussi bien qu'espéré, l'entreprise créée en 2009 ne décolle pas. Fin 2012, Naser décide de se défaire du patrimoine immobilier acheté, croit-il, en commun avec Mansoor. Il se heurte à une fin de non recevoir de son associé. Il découvre alors que celui-ci n'a pas respecté les termes du contrat qui l'obligeait à faire enregistrer l'homme d'affaires français comme coacquéreur. Mansoor va alors se livrer à un chantage au visa de sortie: si Naser ne renonce pas à son argent il n'aura pas d'Exit permit.
Après avoir tenté un règlement à l'amiable, la famille Al Awartany saisit, en avril 2013 l'ambassade de France à Doha. Qui lui conseille de saisir la justice qatarie. Naser porte plainte contre son sponsor pour escroquerie. Mais il sait que le procès peut durer des années. Il va donc, en parallèle, multiplier les démarches pour obtenir un permis de sortie. Sans succès.

Son cas n'est pas isolé. Deux autres Français, le footballeur Zahir Belounis et l'entraîneur Stéphane Morello, sont dans le même cas à la suite d'une brouille avec leur employeur. Tous espèrent alors que la visite à Doha de François Hollande en juin va permettre de faire avancer leurs dossiers. Il n'y a pas, initialement de rencontre prévue avec le chef de l'Etat français mais la consule de France leur suggère de tenter d'attirer son attention et celle de ses ministres leur de la réception organisée dans la soirée du 22 juin pour fêter l'ouverture d'un nouveau lycée franco-qatarie. François Hollande, qui doit se rendre ensuite à un dîner chez l'émir, les reçoit finalement pendant une vingtaine de minutes en compagnie de Laurent Fabius et de Manuel Valls et leur promet l'aide des autorités françaises.

Mais deux jours après la visite du président français, Naser apprend que son sponsor a porté plainte contre lui. L'année scolaire terminée Anne-Sophie et les enfants s'envolent pour la France- la famille a résilié le bail de sa villa- et Naser s'installe dans un hôtel de Doha, bien décidé à obtenir le précieux sésame qui lui permettrait de rejoindre les siens. Il y est toujours malgré de multiples démarches et la saisine du Bureau des droits de l'homme à Doha.

De son côté l'ambassade, sans doute boostée par l'intérêt manifesté par François Hollande, est intervenue auprès des autorités qataries. La dernière démarche de l'ambassadeur de France auprès des autorités qataries remonte au 26 juillet. Mais tout laisse penser que rien ne bougera avant que la justice n'examine, en première audience, la plainte déposée par Mansoor contre Naser. Or elle ne doit se réunir que le 15 octobre.

Si Mansoor a le bras aussi long, il le doit sans aucun doute à son appartenance au clan des Al Thani, la famille royale qatarie, même s'il n'est qu'un cousin très éloigné de l'émir. Nasser, dans cette affaire, est peu le pot de terre... Y aurait-il par ailleurs une raison plus politique qui expliquerait la mauvaise volonté des autorités de l'émirat? Il se murmure à Doha, dans certains cercles au fait des humeurs du pouvoir, que les relations franco-qataries se seraient récemment rafraîchies. Ce refroidissement - dont certains observateurs ont cru discerner les signes lors de la visite de Hollande - pourrait être lié au dossier syrien et au soutien apporté par les Qataris à certains groupes rebelles. La méfiance que suscite en France les investissements tous azimuts du Qatar n'y est peut-être pas étrangère non plus.

Par Dominique Lagarde

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