Migrants: "Ayons un peu de mémoire"

19/09/15 à 16:40 - Mise à jour à 16:40

Source: Le Vif

Secrétaire générale de la Francophonie, la Canadienne Michaëlle Jean, d'origine haïtienne, a elle-même été forcée de fuir la dictature et les violences. Elle vante aux Européens la qualité de l'accueil canadien. Interview exclusive.

Migrants: "Ayons un peu de mémoire"

"Je viens d'un lieu, le Canada, où l'immigration a permis au pays de se construire et se développer." © Lionel Samain pour Le Vif/L'Express

Le Vif/L'Express : Vous qui avez trouvé un jour refuge dans un pays du Nord, que vous inspire cet afflux massif de migrants ?

Michaëlle Jean : Le plus grand drame aujourd'hui, c'est l'indifférence, le chacun pour soi, le chacun chez soi, et toute cette résistance à s'associer au drame de l'autre. Des partis politiques prônent cette mise à distance comme si cela ne se nous concernait pas, comme si c'était un fardeau. Mes parents, qui militaient pour la démocratie en Haïti, m'ont inculqué durant mon éducation que l'indifférence ne peut jamais être une option.

Avez-vous été bien accueillis au Canada?

Nous sommes arrivés en plein hiver dans un monde inconnu. Mais les regards posés sur nous étaient apaisants, les interlocuteurs courtois. Ils comprenaient notre stress immense. Pour tous nos problèmes de logement ou de précarité financière, nous avons trouvé face à nous des personnes qui nous ont dit : "Vous n'êtes pas seuls". Aux ressources déployées par le gouvernement, se sont ajoutées des dizaines d'associations de citoyens décidées à vous épauler, et répétant également "Vous n'êtes pas seuls". Ce n'était pas seulement un filet de sécurité social mais aussi fraternel, solidaire.

C'est cela qui manque aujourd'hui en Europe ?

Chaque fois que je vois des citoyens prêter main forte pour rassembler des vêtements, nourrir, offrir un logement, cela me fait chaud au coeur. On n'a pas idée de ce que cela représente pour les réfugiés. Fallait-il voir le corps sans vie d'un enfant sur la plage pour comprendre cela ? Pourquoi n'avons-nous pas été capables auparavant de voir une Méditerranée se transformer en cimetière ? Quand j'entends "L'immigration est un fardeau", "Les migrants sont une menace", "Nous sommes envahis", c'est horrible ! Je viens d'un lieu, le Canada, où on dit tout le contraire, à savoir que l'immigration a permis au pays de se construire et se développer.

Aujourd'hui on accueille ces réfugiés comme s'ils ne devaient plus jamais retourner dans leur pays. Une erreur ?

Le plus grand souhait est de rentrer chez soi mais rien n'est là pour nous le garantir. Ma mère n'a plus jamais revu Haïti. Elle n'a pas pu apprécier pleinement la chute du régime qui l'a forcée à s'exiler. Moi-même, j'ai tenu à rentrer au pays en 1986 quand Duvalier a pris la fuite. Ce retour à la parole libérée, c'était extraordinaire. Mais quand j'y suis retournée l'année suivante à l'occasion des premières élections libres, cela s'est soldé par un massacre car les militaires tenaient à garder le pouvoir. Rien n'est définitivement acquis. Tout est si fragile. Regardez à Paris les noms de familles. Derrière, il y a souvent une histoire de gens poussés par des situations extrêmes et qui ne sont jamais repartis; ils sont aujourd'hui Français.

Quel message adressez-vous aux pays de la Francophonie ?

... et au monde entier : ayons un peu de mémoire. En tant que Gouverneure générale du Canada, j'ai mené une visite d'Etat en Grèce en 2009. Les autorités m'ont interpellée : "Nous sommes face à un afflux de réfugiés d'Afghanistan et d'Afrique, comment fait-on au Canada ?" J'ai répondu qu'à Montréal j'ai habité le quartier grec, qui fut le point de chute de milliers de familles fuyant le régime des colonels (NDLR : qui a duré de 1967 à 1974). Ces Grecs d'alors, ce se sont les Afghans d'aujourd'hui. Et rappelons-nous la Bosnie, ces hordes de réfugiés qui ont pris la route dans les souffrances et la terreur. Mon mari, qui est Français, m'a souvent dit : "Je suis né sous les bombes, ma mère poussait une charrette sur une route parmi des centaines d'autres qui fuyaient la guerre."

L'intégralité de l'entretien dans Le Vif/L'Express de cette semaine

En savoir plus sur:

Nos partenaires