Maroc: la mort du Cheikh Yassine rebat les cartes au sein de la mouvance islamiste

17/12/12 à 09:56 - Mise à jour à 09:55

Source: Le Vif

Le mouvement Al Adl wal Ihsan, fondé par Cheikh Yassine, va-t-il être tenté par l'aventure politique? Mais il lui faudrait alors reconnaître à Mohammed VI son statut de Commandeur des Croyants...

Maroc: la mort du Cheikh Yassine rebat les cartes au sein de la mouvance islamiste

© Reuters

Plus de 100 000 personnes, venues des quatre coins du royaume et de l'étranger ont assisté aux obsèques, vendredi 14 décembre à Rabat, du cheikh Abdessalam Yassine, le guide historique de l'islamisme marocaine. L'heure était au recueillement, bien plus qu'à la démonstration de force. La foule, silencieuse, était tout à son chagrin et à sa douleur, ultime témoignage de la popularité du vieux Cheikh, malgré le déclin de son aura médiatique ces dernières années.

En 2011 encore, Al Adl Wal Ihsane, l'association fondés par le cheikh Yassine, avait, à la faveur du Mouvement du 20 février, déclinaison marocaine du printemps arabe, montré que sa capacité de mobilisation et d'organisation restait forte. Le Cheikh et ses compagnons avaient su habilement louvoyer entre la nécessité d'appuyer un mouvement populaire spontané et la volonté de se démarquer de sa composante laïque. Une tactique qui lui a permis d'engranger des points face à l'autre composante islamiste du paysage politique marocain, le Parti Justice et Développement d'Abdelilah Benkirane, embourbé dans la gestion quotidienne d'un pouvoir qui lui échappe en grande partie.

Il faut dire que, depuis plusieurs années déjà, la Jamaâ, organe suprême d'Al Adl Wal Ihsane a mis en place des institutions qui lui permettent de fonctionner sans son leader charismatique. "Un Conseil de guidance gère le volet spirituel et les grandes orientations idéologiques tandis que le Cercle politique fait office de structure exécutive et décisionnelle, explique AbellahTourabi, spécialiste des mouvements islamistes au Maroc. Les deux organes sont gérés de manière collégiale. Certes, Al Adl Wal Ihsane n'avait qu'un seul idéologue, dont la parole était presque sacrée. Sa mort est donc une immense perte pour son mouvement. Mais cela ne signifie pas pour autant qu'il est en crise".

En fait, la facilité avec laquelle est gérée la transition laisse penser que les choses ont été préparées de longue date. Un consensus se dessine déjà autour de la personnalité de Ahmed Abbadi, un fidèle d'entre les fidèles, nouveau chef du Conseil de guidance. En revanche Nadia Yassine, la très médiatique fille du cheikh, qui avait défrayé la chronique en prenant position, il y a quelques années, en faveur d'un régime républicain, semble ne pas avoir la moindre chance de prendre les rênes de la Jamaâ.

Beaucoup d'observateurs pointent la possible émergence au sein d'Al Adl Wal Ihsane, d'une branche qui pourrait être tentée, à l'instar du PJD, par la constitution d'un parti politique, voire à terme par les sirènes du pouvoir. Mais le PJD, lui, a toujours été monarchiste. L'un des principaux enjeux, pour les héritiers de Cheikh Yassine, va être celui de la reconnaissance, ou non, du statut de Commandeur des croyants dévolu au roi du Maroc. Le Cheikh Yassine ne lui avait jamais reconnu ce titre. Se revendiquant d'ascendance chérifienne, il prétendait incarner une alternative, celle d'un système califal à deux têtes, avec un chef politique et un guide religieux, qui n'aurait été autre que lui-même.... Désormais orphelins de leur prophète, ses héritiers vont devoir choisir. Soit ils redeviennent une confrérie religieuse comme les autres, soit ils se muent en parti politique. Mais cette option-là passera forcément par la reconnaissance de la Commanderie des croyants, plus que jamais pilier du trône alaouite.

De notre correspondant Souleiman Bencheikh, L'Express

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