Mali : "Al Qaida cherche à contrôler le grand Sahara"

03/07/12 à 12:03 - Mise à jour à 12:03

Source: Le Vif

Les islamistes d'Ansar Eddine ont détruit des lieux saints de Tombouctou parce qu'ils estiment que l'islam traditionnel au Mali est impie. Les explications d'André Bourgeot, spécialiste de l'Afrique saharo-sahélienne.

Mali : "Al Qaida cherche à contrôler le grand Sahara"

© Belga

Les islamistes du groupe armé Ansar Eddine (Défenseurs de l'islam), qui occupent et contrôlent Tombouctou, ont entrepris depuis samedi la destruction des mausolées des saints musulmans de Tombouctou. Ils estiment que l'islam traditionnel pratiqué au Mali est impie. Les explications d'André Bourgeot, chercheur à l'école des Hautes études en sciences sociales, spécialiste de l'Afrique saharo-sahélienne.

Qu'est-ce qui différencie l'islam traditionnel au Sahel et celui qui est promu par Ansar Eddine ?

L'islam d'Ansar Eddine et l'islam traditionnel pratiqué dans cette partie du Sahel n'ont rien à voir. Le culte des saints, entendus comme protecteurs de la communauté, est très ancien. Il remonte au XIIIe siècle et constitue une pratique modérée de la religion musulmane. L'islam que prétend défendre Ansar Eddine est beaucoup plus rigoriste et fondamentaliste

A quand remonte cette poussée du fondamentaliste en Afrique sahélienne ?

Elle a débuté à la fin des années 1990 avec l'arrivée dans la région de la secte pakistanaise Dawa. Celle-ci a formé certains dirigeants touaregs, dont le chef actuel d'Ansar Eddine, Iyad Ag Ghali, ainsi que plusieurs autres militants touaregs. Iyad Ag Ghali a effectué plusieurs séjours au Pakistan où il a reçu une formation à la fois théologique et militaire.

La secte a également fourni de l'argent aux Touaregs pour qu'ils puissent effectuer des pèlerinages à la Mecque. La présence de cet islam fondamentaliste ne date donc pas de ces dernières semaines. A côté de la Dawa, il faut ajouter que le Qatar a aussi fourni pas mal d'argent à ces groupes, et de l'aide "humanitaire", dont on peut se demander ce que recouvre ce terme.

Mais le durcissement des islamistes s'est aggravé récemment... La poussée fondamentaliste a connu deux phases distinctes: d'abord la prise de Tombouctou, quand Ansar Eddine a chassé le MNLA de la "cité des 333 saints" fin avril. Le groupe a alors fait régner ce qu'il estime être les préceptes de la charia: l'interdiction de l'alcool et de la télévision, le voile imposé aux femmes, etc. Puis depuis samedi, un deuxième pas a été franchi, beaucoup plus politique et symbolique, avec la destruction d'édifices religieux: le groupe fondamentaliste considère que le culte des saints n'est pas conforme à sa vision de l'islam. Les stèles des tombeaux des saints sont en effet pour eux symbole d'idolâtrie.

Les militants touaregs que l'on présente comme laïcs ont donc été dépassés par leurs alliés?

Ils n'ont sans doute jamais été majoritaires, même s'ils ont essayé de présenter leur mouvement comme tel. Le mouvement de libération de l'Azawad est depuis longtemps traversé par ces courants religieux. Les représentants touaregs qui servent de porte-paroles au mouvement dans les pays occidentaux sont déconnectés des réalités sur le terrain. Si l'ont reprend les déclarations de Bilal ag Cherif au moment de la proclamation de l'indépendance de l'Azawad début avril, il se vantait d'avoir réalisé ce coup de force avec ceux qu'il qualifiait de ses "frères" d'Ansar Eddine. Dès la prise d'Aguelhok, qui s'était accompagnée d'une débauche de violence, le MNLA s'était allié à des élements d'Aqmi. Et plus récemment, on a appris que certains membres du MNLA rallient le groupe Ansar Eddine pour de l'argent.

Qu'est-ce qui distingue Aqmi d'Ansar Eddine et du Mujao ?

Aqmi a reçu du temps de Ben Laden le "label" Al Qaïda, contrairement aux deux autres mouvements. Mais ceux-ci sont aussi des déclinaisons de la "maison mère" djihadiste: ils partagent les mêmes objectifs à savoir l'application stricte de la charia. La distinction entre ces groupes est essentiellement ethnique. Ansar Eddine est dirigée par un Touareg et un Maure, et vise à regrouper sous la bannière Al Qaïda des membres de ces groupes ethniques. Le Mujao est quant à lui dirigé par un Malien et un Mauritanien noir. Il faut sans doute y voir une stratégie d'Al Qaïda pour constituer une mosaïque de groupes qui contrôlerait le grand Sahara. Tel qu'il fut pensé par Ben Laden.

Catherine Gouëset, L'Express.fr

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