Les trompe-l'oeil de Tripoli

29/03/11 à 09:35 - Mise à jour à 09:35

Source: Le Vif

Leitmotiv de la propagande du régime : la capitale est tout entière acquise à Muammar Kadhafi. Mais sous l'apparent consensus et les vérités officielles, les fêlures affleurent.

Les trompe-l'oeil de Tripoli

© EPA/MOHAMED MESSARA

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Rien ne manque au rituel. Ni l'écume des drapeaux verts sur la houle humaine, ni le cri de ralliement favori des kadhafistes - "Allah, Muammar, la Libye, et c'est tout !" -, ni les rengaines patriotiques crachées par une sono assourdissante, ni la gamine venue glapir à la tribune un serment d'allégeance solennel. Ni, bien sûr, les portraits du "Frère Guide" dans tous ses états ; en uniforme d'apparat, en saharienne, en gandoura, en boubou chamarré de roi d'Afrique. Ce 19 mars, alors même que s'amorcent la ronde infernale des raids aériens et le déluge de missiles, les fidèles affluent en famille vers Bab el-Azizia, résidence tripolitaine du grand timonier de la "Jamahiriya [l'Etat des masses] arabe, libyenne, populaire et socialiste". Ferveur et dévotion. "Je suis prête à mourir en martyre pour lui !" éructe une jeune furie au maquillage appuyé.

Aïcha, la fille du Guide, galvanise les ardeurs

Rien ne manque donc sous la pleine lune, sinon le héros lui-même. Annoncé, attendu, espéré, Muammar Kadhafi ne paraîtra pas. "Trop risqué", glisse un officiel. Trois heures plus tôt, sa fille unique, Aïcha, foulard de tulle beige et poing brandi, avait fendu la foule, juchée sur un pick-up, le temps de galvaniser les ardeurs des disciples. Et la nuit suivante, un missile détruira l'un des bâtiments du complexe résidentiel.

Des pancartes libellées en anglais à l'attention de la cinquantaine de reporters étrangers acheminés là en autocar déclinent les leitmotivs de la rhétorique maison : "Jamais le colonialisme ne reviendra en Libye", ce pays "uni est hors de votre atteinte". Plus artisanale, une banderole peinte d'une main enfantine met en scène une dizaine de volontaires, le front ceint d'un bandana vert, occupés à anéantir au pulvérisateur une bande de rats affolés. Les rats : ainsi désigne-t-on les insurgés de l'Est et ceux qui les épaulent.

Pour ressouder les rangs des "vrais patriotes", le régime ne se borne pas à allouer à chaque famille un pécule mensuel de 500 dinars, soit environ 300 euros. Il aura en outre recouru à tout l'arsenal de la propagande. Instrument privilégié, la télévision d'Etat célèbre la reconquête et le "nettoyage" de villes encore sous le feu, révèle le ralliement - imaginaire - de l'ancien ministre de l'Intérieur Abdel Fattah Younes, passé à l'ennemi dès la mi-février. Ou annonce un assaut imminent, et tout aussi fictif, des forces loyalistes sur le siège du Conseil national de transition, organe politique de la rébellion établi en son fief de Benghazi.

Assignés à résidence dans deux hôtels de la capitale, les journalistes furent d'emblée astreints à un régime de liberté avec permission de sortie. On les gratifie chaque jour, dans un salon de l'hôtel Rixos, de conférences de presse baroques ou surréalistes. Le summum est atteint à quelques heures du déclenchement des frappes, lorsque se succèdent sur scène le patron de la société pétrolière nationale, le ministre des Affaires étrangères puis son homologue à la Justice. Le premier invite les partenaires étrangers à reprendre leurs activités ; le deuxième réitère l'engagement de la Jamahiriya à respecter un cessez-le-feu, en réalité foulé aux pieds ; quant au troisième, il annonce l'instauration d'une cour appelée à statuer, "en toute indépendance" bien entendu, sur les crimes et délits commis en ces temps troublés. La palme de l'acrobatie dialectique revient toutefois à ce communiqué émis peu après le déclenchement de l'"agression coloniale des croisés", et qui accuse l'aviation de guerre française d'avoir "violé la zone d'exclusion aérienne"...

Chaque visite guidée obéit à un impératif. Ainsi, la tournée des chefs tribaux de la province de Tripolitaine avait pour vocation de mettre en évidence la loyauté supposée sans faille des élites traditionnelles envers l'héritier de la lignée bédouine des Kaddafat al-dam. Le dimanche 20 mars, une seule excursion autorisée : la couverture, au cimetière des Martyrs, des funérailles de civils prétendument fauchés, au dire du pouvoir, par les bombardements, mais dont on ne verra jamais les cadavres. Peu avant cette cérémonie, le très urbain Moussa Ibrahim, porte-parole du gouvernement, avait ainsi justifié les restrictions en vigueur : "Il y a des armes partout. Nous en avons distribué aux 6 millions de Libyens. Chacun d'entre eux, femmes et adolescents compris, se battra jusqu'à la dernière goutte de son sang." Suit la déclaration politique, aussi apocalyptique que les prophéties de Kadhafi livrées la nuit précédente sous forme de messages sonores : "Si la Libye tombe, c'est toute la Méditerranée et la moitié nord de l'Afrique qui s'effondrent. Nous, on s'en fout. Viendra ensuite le tour de l'Europe. Les portes de l'immigration sauvage seront grandes ouvertes sur sa côte sud. Et ne croyez pas qu'Al-Qaeda se contentera de tenir une partie du territoire libyen."

Qu'elles émanent du Qaïd al-Thawra - le Guide de la révolution - ou d'un préposé à la vérité officielle, de telles outrances reflètent une forme de désarroi. Maints indices suggèrent que les officiels libyens, enclins à miser sur la frilosité du Conseil de sécurité ou sur le veto des alliés russe ou chinois, ont été désarçonnés par l'adoption de la résolution 1973.

A minima, la stratégie médiatique du clan Kadhafi vise quant à elle à accréditer cette thèse : le Guide suscite dans le grand Tripoli un robuste consensus. Pas si simple. A la fin de février, ses milices ont écrasé presque à huis clos, et parfois dans le sang, plusieurs foyers de révolte nés dans des quartiers populaires et excentrés. Aujourd'hui, malgré la peur, l'esprit de dissidence affleure çà et là. Dans la coulisse de la visite organisée auprès des chefs de tribus, un médecin de Qasr Ben Ghashir avoue ses doutes. "Tout le monde ici sait bien que des réformes s'imposent, confie ce gynécologue formé à Londres. Si elles avaient été mises en chantier dans les cinq années écoulées, peut-être n'en serions-nous pas là." Lui sait aussi que la thèse du complot fomenté par une bande de djihadistes fanatiques venus d'ailleurs ne tient pas. "Mais voilà, souffle-t-il, dans cette période, c'est comme ça que ça marche."

Les journalistes qui, au hasard des jardins publics ou des boutiques, échappent à leurs "interprètes" recueillent parfois des aveux aussi furtifs que radicaux : "Qu'il dégage, ce satané Kadhafi !" peste ainsi un trentenaire croisé dans la médina de Tripoli. Les gardiens du dogme les plus aguerris semblent eux-mêmes gagnés par le désenchantement. Témoin, Rajab Boudabous, philosophe formé à Aix-en-Provence, auteur alors d'une thèse consacrée à la "liberté sartrienne", ancien directeur général de l'Académie de la pensée jamahiriyenne et ex-ministre de la Culture et de l'Information. "Sur le papier, soupire-t-il, notre système politique de démocratie directe est magnifique. Mais sa mise en oeuvre contredit ses principes mêmes."

Dans un message audio diffusé un peu avant l'aube du "jour d'après", le Frère Guide prédit une "guerre longue et victorieuse". Longue, peut-être. Victorieuse, rien n'est moins sûr.

Vincent Hugeux

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