"Les manifestations anti-américaines ne concernent qu'une petite frange de radicaux"

17/09/12 à 19:17 - Mise à jour à 19:17

Source: Le Vif

Pourquoi la diffusion d'extraits d'un film islamophobe a-t-il déclenché tant de manifestations à travers le monde? Qui sont les manifestants? Pourquoi les autorités des pays concernés peinent-elles à maîtriser la situation? L'analyse de Stéphane Lacroix, spécialiste de l'islamisme.

"Les manifestations anti-américaines ne concernent qu'une petite frange de radicaux"

© Reuters

La diffusion d'extraits d'un film islamophobe a déclenché des manifestations anti-américaines, parfois meurtrières, à travers le monde musulman. Comment expliquer cette réaction et les difficultés des régimes en place à maitriser la situation? L'Express a interrogé Stéphane Lacroix, enseignant à Science Po et chercheur spécialiste de l'islam politique.

Comment expliquer l'ampleur des manifestations anti-américaines dans le monde musulman?

Tout d'abord, je tiens à relativiser cette ampleur. On est très loin des manifestations de masse qui ont jalonné le "printemps arabe" dans la plupart de ces pays et réunissaient des dizaines ou centaines de milliers de manifestants. Ces derniers jours, on a parlé de 5000 manifestants en Egypte, tandis que dans les autres pays, les manifestants se comptaient en centaines. Les initiateurs des manifestations représentent une petite frange de radicaux, dont la présence médiatique excède largement le poids réel.

Pourquoi les forces de l'ordre ont-elles été débordées par ces petits nombres de manifestants?

La plupart de ces militants radicaux étaient avant les révolutions soit emprisonnés soit assignés à résidence. D'autres étaient obligés d'agir dans la clandestinité. Le nouveau climat de liberté les rend aujourd'hui plus visibles.

En face, les forces de sécurité sont relativement démunies. Dans la plupart des pays qui connaissent un début de transition démocratique, les nouveaux gouvernements, s'appuyant sur une légitimité populaire, ne peuvent plus - et c'est heureux - laisser les forces de sécurité agir comme les dictateurs le faisaient auparavant, c'est à dire en tirant sur la foule comme l'a fait Kadhafi lors des manifestations contre les caricatures de Mahomet en 2006. Et les forces de l'ordre ne sont pas suffisamment expérimentées dans la gestion "pacifique" des manifestations.

C'est pourquoi elles se font facilement déborder par ces militants radicaux, comme on l'a vu en Egypte, en Libye et en Tunisie, par exemple.

Qui sont les salafistes qui sèment le trouble?

Les salafistes qui ont appelé à manifester sont surtout ceux qui sont hors du jeu politique. Notamment en Tunisie et en Libye, y compris en Egypte. Si le mouvement salafiste Al Nour (qui a participé aux dernières élections et contrôlait un quart du Parlement avant sa dissolution) a dans un premier temps appelé à manifester, il a rapidement cherché à calmer le jeu, parce qu'étant devenu un parti de gouvernement, il est désormais tenu à une certaine éthique de responsabilité. Au début de la crise, le mouvement, de même que les Frères musulmans (au pouvoir), a joué la surenchère de peur d'être pris en défaut de défense du Prophète de l'Islam, mais il a vite fait marche arrière.

En Egypte, les manifestants n'étaient d'ailleurs pas seulement des salafistes. On a ainsi noté la participation des Ultras, les supporters de football qui ont une longue histoire d'échauffourées avec les forces de l'ordre et dont la présence relève d'un certain nationalisme anti-américain beaucoup plus que d'un zèle puritain.

L'anti-américanisme reste-t-il fort dans la région?

Indéniablement. Les avancées de l'administration Obama semblent trop minces pour effacer le passif d'une politique jugée néfaste depuis des décennies. Il faut toutefois noter que la Libye, où a été tué l'ambassadeur Christopher Stevens, est le pays où la perception des Etats-Unis est la moins négative, selon de récents sondages. Cela dit, dans l'immense majorité des cas, l'anti-américanisme ambiant ne se traduit pas en manifestations du type de celles de ces derniers jours. Mais il imprègne clairement le discours politique.

L'explosion des révolutions arabes s'est accompagnée d'un renouveau du nationalisme. Les nouveaux dirigeants usent assez largement de cette rhétorique nationaliste, jusqu' à un certain point.

En Egypte, le président Mohamed Morsi qui a paru attentiste au début des événements, a finalement réagi et condamné avec fermeté les attaques de mardi. Les mots de Barack Obama vis à vis du gouvernement égyptien ("Je ne pense pas qu'on puisse les considérer comme un allié, mais nous ne les considérons pas non plus comme un ennemi") ont fait beaucoup réagir au Caire. Morsi a eu très peur des menaces que pouvaient sous-entendre ces propos, alors que les Frères continuent de considérer la relation avec Washington comme essentielle et que l'Egypte, confrontée à de sérieuses difficultés économiques, reçoit chaque année 1,7 milliard de dollars d'aide américaine.

Au Liban en revanche, le Hezbollah veut sans doute, en appelant à manifester ce lundi, essayer de se positionner en héraut de l'antiaméricanisme. Clairement situé dans le camp anti-occidental, il a moins à perdre que les Frères musulmans égyptiens et va essayer d'en tirer profit. Mais le parti islamiste a lui aussi su faire preuve de pragmatisme: Il a attendu la fin de la visite du pape pour appeler à manifester.

Propos recueillis par Catherine Gouëset, L'Express.fr

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