Le vrai train de vie du pouvoir socialiste

15/07/12 à 09:47 - Mise à jour à 09:47

Source: Le Vif

Avions, voitures, logements de fonction, gardes du corps : François Hollande et Jean-Marc Ayrault ont décrété la chasse au gaspi. Derrière l'évident effet d'affichage, quelle réalité ? Quelles économies budgétaires ? Enquête au lendemain du 14 juillet.

Le vrai train de vie du pouvoir socialiste

© AFP

L'avantage d'une visite confidentielle, c'est qu'elle permet tout. Y compris une grande première. Le 4 juillet, François Hollande monte à bord du sous-marin nucléaire le Terrible, au large de la Bretagne. Pour atteindre les lieux, pas de train, pas de voiture : le président, accompagné du ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, emprunte un avion de la République - c'est la première fois qu'il en utilise un pour un déplacement intérieur. Les 9 et 10 juin, il avait décliné celui qui lui avait été proposé pour se rendre à Tulle (Corrèze). Le 4 juillet, François Hollande est donc conduit à Orly. Deux Falcon 7X attendent sur le tarmac. Direction, la base aéronautique navale de Landivisiau (Finistère). Là, deux hélicoptères sont prêts. Le chef de l'État enfile une combinaison spéciale et monte à bord d'un NH 90 qui file vers le grand large. Au bout d'une heure, il est hélitreuillé - là encore, c'est la première fois de sa vie !

Le matin, au Conseil des ministres, il l'a encore martelé : "Je souhaite que les ministres soient exemplaires. Nos efforts doivent porter dans la durée." Mais, quand il s'agit du train de vie du pouvoir, il y a ce que l'on montre, que l'on exhibe même, et ce que l'on dissimule. Le 23 mai, toutes les caméras sont braquées sur un TGV. Pour se rendre à un dîner informel à Bruxelles avec ses homologues européens, François Hollande prend le train. Si un ordre de mission pour envoyer sur place un avion a bien été passé, il est, selon l'Élysée, annulé quarante-huit heures avant le rendez-vous, quand le chef de l'État décide de privilégier le rail. Au terme du repas, alors que ses collaborateurs lui conseillent de dormir sur place et de rentrer par le premier Thalys du matin, lui opte pour la voiture. "Et alors ? Qu'est-ce que ça peut faire s'il a envie d'y passer la nuit ?" balaie un proche.

Alerte ! Le président est dans les bouchons

Scènes de la vie politique "normale"à et coulisses derrière les rideaux. En déplacement officiel à l'autre bout du monde, un conseiller présidentiel téléphone à un journaliste : "Si vous pouvez ne pas faire état de ce que vous avez vu, lors de notre rencontre" En l'occurrence, la voiture avec chauffeur qui attendait ledit conseiller. Avec un même souci de discrétion, François Hollande a passé des consignes à propos de l'intérieur du fameux avion présidentiel : "Il ne souhaite pas qu'on en parle" s'excuse un voyageur de l'ex-"Air Sarko One". Le temps où Ségolène Royal, en juillet 2010, s'indignait de voir "tant d'argent dégouliner" et réclamait de "sacrifier un avion de luxe de 180 millions d'euros" est révolu. "L'appareil n'a rien d'extravagant pour un chef d'État", affirme même un conseiller de François Hollande.
Montrer du doigt, passer sous silence. Le dimanche 10 juin, la France entière est informée que François Hollande est coincé dans les bouchons. Fichus retours de week-ends ! Mais seule une indiscrétion venue du PS permet d'apprendre que, deux semaines plus tôt, le président et sa compagne ont récupéré la Lanterne, une résidence de la République avec piscine et tennis, à côté du château de Versailles, réservée aux Premiers ministresà jusqu'à la rupture de 2007. François Hollande y était encore à la fin de juin, sans que l'information ne fuite.
S'il a fait des efforts de transparence, en instaurant le contrôle des dépenses de l'Élysée par la Cour des comptes, Nicolas Sarkozy n'incarnait pas précisément le modèle le plus abouti de la sobriété. Ce qui laisse au pouvoir socialiste une vraie marge de progression. À la présidence, l'heure est aux bonnes intentions, avec l'objectif de réduire de 5,2 millions d'euros le budget en 2013. La sécurité a été allégée, ce qui n'entraîne pas forcément une économie immédiate ; des Citroën C6 et des Renault Vel Satis ont été revendues, au profit de Peugeot 508 et de Renault Laguna ; tous les collaborateurs sont priés de voyager en seconde classe. Sujet explosif pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, les sondages ne seraient plus commandés par la présidence qu'à titre exceptionnel, en passant par le Service d'information du gouvernement.

À Matignon, aussi, Jean-Marc Ayrault veut être M. Propre : il n'a pas utilisé de Falcon depuis sa nomination et roule non plus en C6 mais en 508. Ses services assurent que la flotte automobile (117 véhicules en 2007) a été réduite à 91. Les ministres ont suivi, comme Valérie Fourneyron (Sports). "Franchement, je ne trouve pas cela normal, remarque l'un de ses conseillers. Un ministre a besoin d'un minimum de confort pour travailler dans sa voiture."
Sur les routes, il faut respecter le Code. Les cortèges de François Hollande et de Jean-Marc Ayrault ne sont plus ouverts par deux motards et s'arrêtent donc aux feux. À leurs risques et périls ? Les services de sécurité expliquaient jusqu'à présent que les cortèges ne devaient jamais s'immobiliser pour éviter une attaque. Il demeure une voiture et une moto suiveuses.

Avions de ligne pour tout le monde !

Au royaume des cieux, les ministres se font plus rares. Jusqu'à présent, ils sont six (Laurent Fabius, Pierre Moscovici, Manuel Valls, Jean-Yves Le Drian, Frédéric Cuvillier, Bernard Cazeneuve) à avoir emprunté un avion de la flotte gouvernementale, l'Escadron de transport, d'entraînement et de calibration (Etec), tandis que deux ont essuyé un refus de Matignon. Le 20 juin, c'est en Falcon que le ministre de la Défense fait l'aller-retour en Arabie saoudite, pour assister, au nom du gouvernement, aux obsèques du prince héritier Nayef ben Abdel Aziz. Dès le lendemain, il est attendu à Toulon par la marine nationale.

Sinon, avions de ligne pour tout le monde ! "Je suis allé à Rio en classe éco, sans que personne m'ait rien demandé, alors que des conseillers voyageaient en business", raconte Nicole Bricq, alors chargée de l'Ecologie. Et trains, autant que possible. Tous les membres du gouvernement disposent de la gratuité des transports ferroviaires, ce qui n'empêche pas certains de préférer la seconde. Et cela n'est pas sans risque ! Le ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Foll : "Pas question que le message soit, pour les gens qui me voient voyager en seconde depuis vingt ans : "Je suis ministre maintenant, je voyage en première."" Il y a quelques semaines, il se fait contrôler - en seconde, donc -, montre le papier qui permet la gratuité des transports pour les ministres. L'agent de la SNCF refuse de le croire - un membre du gouvernement ne voyage pas là -, exige ses papiers, le menace d'une amende. Le Foll a dû montrer sa carte d'identité. Son collègue chargé des Anciens combattants, Kader Arif, revenant en première de Bruxelles, pas rasé, a dû, lui aussi, sortir sa carte d'identité. "Le contrôleur ne le croyait pas, convaincu d'avoir affaire à un Arabe en train de gruger", explique un conseiller.

Les ministres ont tous subi une baisse de leurs salaires, initiée par le chef de l'État lui-même. Lui et Jean-Marc Ayrault gagnent un peu moins de 13 000 euros net par mois ; à Matignon, les trois salaires les plus hauts sont du niveau de celui du Premier ministre, les trois plus bas, de l'ordre de 3 000 à 4 000 euros. Certains services ont vu leurs effectifs gonfler, comme celui de la communication (où a été récruté le fils de la responsable - Matignon jure que c'est un conseiller qui est à l'origine de ce renfort, et non la mère). A force de chercher la normalité, on finit d'ailleurs par rencontrer l'anormal. "J'ai un salaire inférieur à celui de mon directeur de cabinet, qui gagne 12 000 euros, et à celui de quelques centaines de fonctionnaires du ministère", constate Pierre Moscovici (Economie).

Où finissent les économies réelles, où s'achève la nécessaire valeur symbolique de certaines mesures, où commence la démagogie ? "Une heure de ministre est très précieuse, relève un directeur de cabinet. Pourquoi lui faire subir des bouchons ? Pourquoi baisser les rémunérations ? Si on continue, dans dix ans, seuls les rentiers, qui auront les moyens d'être exemplaires, feront de la politique."

Un ministre, élu de province, grogne. On lui a certes proposé de disposer d'un logement de fonction à Paris. "Si j'accepte, je devrai m'acquitter de la taxe d'habitation, de la taxe sur les ordures ménagères et déclarer cet avantage en nature." Or, les ministères se trouvant dans les beaux quartiers, la valorisation des appartements est hors de prix. Il a décliné une offre. Et ajoute : "C'est impossible à dire publiquement, mais je perds de l'argent comme ministre."

L'heure est aux sacrifices. "Je ne mange pas les fromages de Bercy, bien qu'ils soient délicieux", confesse Jérôme Cahuzac. Encore un exemple montré par le ministre du Budget en personne ? Que nenni. "François Baroin m'a prévenu : Bercy, c'est 1 kilo en plus par mois."

Questions de domiciles

Des pièces biscornues, une enfilade de couloirs, une chambre rénovée, une salle à manger classique, une cuisine équipée sans originalité. À regarder les photos envoyées au Vif/L'Express par Matignon - une première -, l'appartement (vide) du Premier ministre ne ferait pas la Une des magazines de déco. Face à l'ampleur de sa tâche, Jean-Marc Ayrault s'est pourtant vite résigné à délaisser le studio qu'il louait à Montparnasse pour ce logement de fonction. Il n'a pas perdu au change : il représente une surface de 213,73 mètres carrés, plus un espace de réception. Pour éviter la polémique, ses services prennent soin de citer le député PS René Dosière, invité par François Fillon à visiter les lieux en février. À la sortie, le pourfendeur du train de vie du pouvoir déclarait : "Cet appartement n'est absolument pas fonctionnel. [...] Il n'est pas convenable pour le Premier ministre d'une grande puissance."
En France, vie publique et vie privée ne font plus bon ménage. De l'appartement d'Alain Juppé, Premier ministre, en 1995, aux 600 mètres carrés loués pour Hervé Gaymard, ministre de l'Economie, dix ans plus tard, et, plus récemment, à celui de Fadela Amara, secrétaire d'État à la Ville, qu'elle prêtait à son frère et à ses amis, les logements de fonction peuvent coûter cher aux politiques. Si bien que des règles strictes d'attribution ont été établies par les Premiers ministres Jean-Pierre Raffarin, et par François Fillon.
Elles sont reconduites par Jean-Marc Ayrault. Les ministres disposant d'un appartement dans leurs ministères ont vocation à l'occuper. Les autres sont logés dans le parc domanial de l'État. Deux ministres résident dans celui de la Caisse des dépôts et consignations. Quant aux propriétaires à Paris, ils restent chez eux, comme Pierre Moscovici, Michel Sapin ou Jérôme Cahuzac, qui s'en félicite : "Je n'aime pas les prisons !"

Sur les 38 ministres du gouvernement, 23 occupent un logement de fonction, selon le cabinet du Premier ministre. Malgré sa fonction, le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, lui, résiste. Pour l'instant, l'élu d'Evry (Essonne) n'habite pas place Beauvau. "J'ai besoin de respirer, confie-t-il. Ma femme ne veut pas vivre ici. Mes prédécesseurs m'ont dit que l'on finissait par s'y installer, tellement il y a d'urgences."

Stéphane Le Foll, ministre de l'Agriculture, ne veut pas quitter sa ville natale du Mans (Sarthe). Il prend le train chaque matin à l'aube, et rentre par le dernier TGV, celui de 21 h 30. Il lui arrive de dormir dans une chambre du ministère. Sans y laisser d'affaires personnelles.


Eric Mandonnet, Romain Rosso et Marcelo Wesfreid, avec Tugdual Denis, Elise Karlin, Benjamin Sporto

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