03/04/15 à 16:15 - Mise à jour à 16:29

Le stagiaire, roi au Royaume de la Précarité

Sur le site Figaro Madame, une journaliste dresse le portrait du stagiaire français nouvelle génération, un être fainéant, hautain et moqueur. Ce portrait plus réac qu'une chanson des Enfoirés a soulevé l'indignation des internautes. La notre aussi.

Le stagiaire, roi au Royaume de la Précarité

© iStock

Le "stagiaire-roi, monstre de la génération Y", ne fait plus les cafés, fait preuve d'insolence à longueur de journée, trouve ses supérieurs hyper ringards et, comble de l'horreur, mange des Doowap à 16h. Marion Galy-Ramounot, en journaliste engagée, dresse son portrait dans un article au ton pseudo-sociologique. Si j'ai commencé à lire sa tribune avec un air amusé, celui-ci s'est très vite mué en une totale consternation.

Si j'en crois cet autodafé bancal, je suis un "monstre". Parce que je suis une jeune stagiaire, et aussi parce que j'adore le Yop et les brioches aux pépites de chocolat. Pourtant, comme la plupart des jeunes, il ne m'a pas semblé faire preuve d'une quelconque insolence de mépris à l'égard mes supérieurs, ni même de les avoir embêté un jour en posant mes jours de congé. De toute façon, les stagiaires, des congés, ils n'en ont pas vraiment. Parfois, même souvent, ils font des heures sup', oublient leur pause déjeuner, travaillent le weekend. Mais des vacances, on ne leur en propose pas. Même quand toute l'équipe se fait dorer la pilule aux Caraïbes, le stagiaire, lui, reste au bureau pour répondre au téléphone.

Il n'y a qu'un mot que j'ai trouvé juste dans l'article du Figaro Madame : "blasé". Des stagiaires blasés, j'en connais, et pas qu'un peu. Pour certains, cette mine dépitée vient du fait que leur stage consiste à faire des allers-retours entre le Starbucks du coin et la photocopieuse. Leur seule occupation, faute de travail : se passer des vidéos de chatons en boucle et rafraîchir sa page d'accueil Facebook au point d'en être écoeuré. Un train-train pas franchement à la hauteur de leur double master trilingue obtenu avec mention du jury. Sur Le Monde, le témoignage de Saphia, diplômée d'une grande école de commerce française, illustre à lui seul la tendance : " Ma gratification était plutôt pas mal, mais la seule chose intéressante que j'ai faite était de fermer des enveloppes.".

Parfois, les stagiaires sont blasés parce qu'ils ont aussi pris conscience, un peu tardivement peut-être, qu'ils ne seraient jamais embauchés après leurs six mois de travail à temps plein pas ou peu rémunérés. Après tout, à quoi bon dépenser l'équivalent d'un salaire quand un étudiant ne demande que des tickets resto à tarif réduit ?

Dans la catégorie 'employeurs qui recherchent un stagiaire comme on rechercherait un salarié en CDI', on trouve étonnamment le Figaro Madame. Il suffit de trois mots clés et d'un bon moteur de recherche pour s'en apercevoir : le magazine publie régulièrement sur la toile de petites annonces. Il demande un "stagiaire" qui ne soit plus vraiment à former. Comprenez, un étudiant "issu de formation en école d'audiovisuelle, de journalisme ou communication avec spécialité audiovisuelle (...) au minimum (...) bac +2, {doté} de compétences telles que le cadrage et la prise de son lors d'interviews avec maîtrise de montage". Ce "stagiaire" (et j'insiste sur l'utilité des guillemets) doit aussi "{savoir} utiliser les montages via l'outil Premiere Pro". En gros, un employé déguisé, payé 30% du SMIC. Parmi le flot de messages du hashtag "MavieenStage", certains racontent que leur entreprise compte plus de stagiaires que d'employés. Pire encore, pour certains, il n'y a que les patrons, et une armée de petites mains non rémunérées.

Voilà pourquoi la pilule a tant de mal à passer. Parce que les stagiaires ont parfois la vague impression qu'à eux seuls, les salariés ne pourraient s'en sortir (à moins de ne plus dormir). Mais quand il s'agit de reconnaissance, ce sont bien souvent les patrons qui profitent le plus du système qui cassent du sucre sur le dos de leur main-d'oeuvre bon marché. En France, certaines associations, comme Génération Précaire, tentent aujourd'hui d'inverser la tendance. Mais à y croire la réaction de la rédactrice en chef du Figaro Madame, le combat est encore loin d'être gagné. Dans ses tweets explicatifs, Cécilia Gabizon semble trouver 'normal' de dresser une typologie des différents "spécimens" de stagiaire comme s'il s'agissait d'espèces animales.

Les internautes, eux, ont pris ça plus ou moins à la rigolade. Un Tumblr bourré d'ironie a été ouvert, et sous le hashtag #MaVieEnStage, les témoignages de stagiaires malmenés se multiplient. Histoire de montrer que le véritable roi, ce n'est pas encore le stagiaire.

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