Le Front national fait sa police

27/11/13 à 10:13 - Mise à jour à 10:13

Source: Le Vif

Comment éviter de nouveaux dérapages racistes, dans un climat déjà tendu ? Le parti de Marine Le Pen a mis en place une série de garde-fous pour sélectionner ses candidats aux élections municipales françaises de 2014.

Le Front national fait sa police

© Reuters

Les ennemis de mes ennemis ne sont pas mes amis. En condamnant la Une de l'hebdomadaire Minute sur Christiane Taubira, Marine Le Pen a tenu à se démarquer nettement. Cette campagne injurieuse envers la ministre française de la Justice puise pourtant sa source dans des propos tenus par une candidate du Front national aux élections municipales. Anne-Sophie Leclère souhaitait se présenter à Rethel, au sud-ouest de Charleville-Mézières, dans les Ardennes françaises. Son investiture a été suspendue après qu'elle a comparé Christiane Taubira à un singe, lors d'un reportage diffusé sur France 2 en octobre dernier. La militante demeurera le parfait symbole d'une déviance personnelle qui entache un collectif. "Etre candidat, ce n'est pas une responsabilité par rapport à soi-même, mais par rapport aux autres", se désole le vice-président du Front national, Louis Aliot.

Commerçante, jeune et jolie, Leclère symbolisait jusque-là le marketing du Front national, et la presse l'avait repérée pour la portraitiser, et vérifier auprès d'elle que l'on peut tenir une boutique en centre-ville en assumant ses convictions. Un numéro d'Envoyé spécial plus tard, et tout tombe à terre. "Donnez-moi une caméra pendant un mois et demi et je trouve sans problème au PS ou à l'UMP quelqu'un qui sort du rang", s'agace l'autre vice-président du FN, Florian Philippot. Chargé de la formation, Aliot avait accueilli Anne-Sophie Leclère au milieu d'autres néocandidats. Il se souvient : "Elle avait fait une séance de coaching, signé notre charte et nous paraissait plutôt sympathique : elle n'a pas suscité d'interrogations particulières de notre part. Son dérapage est d'autant plus incroyable que nos candidats savent sur quelle ligne Marine Le Pen a été élue présidente du FN, ils savent que la marraine de la plus jeune fille de Marine est Huguette Fatna (NDLR : une femme d'origine martiniquaise)." Immédiatement mise à l'écart, Anne-Sophie Leclère passera en commission de discipline le 3 décembre prochain. Il sera alors décidé de son exclusion du parti, ou non.

Nettoyer les fédérations de leurs brebis immontrables

La politique demande de la poigne, mais faire la police à l'heure du petit déjeuner, même pour un leader naturel, provoque parfois quelques maux de ventre. "Comment vas-tu ?" s'enquiert un visiteur de Marine Le Pen, à la fin d'octobre. "Si tu veux, virer des gens dès 9 heures du mat'..." glisse la présidente du Front national en guise de réponse. Entreprise en croissance, le parti fondé par Jean-Marie Le Pen se voit paradoxalement contraint de dégraisser. Le choix des têtes de liste des prochaines municipales, pour le FN, se révèle être un travail d'orfèvre à dimension industrielle. Avec deux obsessions pour le siège du parti : éviter l'erreur de casting, déjouer les pièges.

"Si j'étais Harlem Désir (NDLR : le premier secrétaire du Parti socialiste français), explique un cadre frontiste, je sélectionnerais une dizaine de personnes, à qui je tenterais de faire passer le barrage de l'investiture. Ensuite, je les ferais photographier en uniforme nazi ou citant le négationniste Faurisson trois jours avant le premier tour." Complotisme exagéré ? Non, assure le placide Florian Philippot, qui confie s'attendre "à toutes les manips". Y compris celle de l'entrisme. Pour éviter ce genre de scénarios noirs, un certain nombre de filtres ont été mis en place. Depuis janvier 2011 et l'accession de Marine Le Pen à la tête du parti, Steeve Briois en a été nommé secrétaire général. Hôtel de milieu de gamme, brasseries pas terribles, le timide et dur Briois arpente la France, aidé par son adjoint Nicolas Bay, par ailleurs directeur de la campagne pour les communes de plus de 1 000 habitants. Ils nettoient les fédérations de leurs brebis immontrables, jaugent les militants locaux et sondent le sol à la recherche de femmes et d'hommes qui pourraient coller à la version du FN mariniste, en vue du rendez-vous de mars 2014.

Dans un vivier bigarré de 70 000 adhérents où sont repérés les candidats, comment s'assurer de la probité de chacun ? D'autant que, dans la tête des sélectionneurs du siège du FN, à Nanterre, les choses sont claires : les candidats aux municipales, s'ils ne dérapent pas, seront ceux des cantonales et régionales de 2015, chaque étape étant vue comme un moyen de s'aguerrir pour la suivante.

Alors on borde. A tous les candidats potentiels, il est demandé de fournir l'extrait n° 3 du casier judiciaire ainsi qu'une fiche biographique, en précisant notamment s'ils ont déjà adhéré à un autre parti politique. Les réseaux sociaux des uns et des autres font l'objet d'une enquête. Les impétrants sont consciencieusement "googlisés". "Il arrive que des journalistes locaux ou les flics nous alertent sur la nécessité de couper les ponts avec certaines personnes", ajoute une dirigeante parisienne du FN. Les responsables départementaux, qu'ils soient anciens ou issus de l'audit effectué par Steeve Briois, ont pour tâche de proposer d'eux-mêmes à la commission nationale d'investiture des postulants.

Une bande audio secrète trahirait une accusatrice du FN

Cette commission de 16 membres, présidée par Marine Le Pen, tranche ensuite. Pour les grandes villes, les postulants sont reçus à Nanterre pour s'expliquer. Ils ont une demi-heure pour assurer leur avenir politique. Depuis décembre 2012, à raison d'une réunion par mois (le rythme est bimensuel depuis la fin d'octobre), 774 candidats aux municipales ont été investis, dont 490 pour des villes de plus 9 000 ha- bitants. A raison de 70 à 80 dossiers traités lors de sessions qui peuvent s'étirer sur la journée entière.

Quelle ambiance règne dans cette commission, qui n'a rien d'une simple chambre d'enregistrement ? "C'est un organisme vivant, décrit l'un de ses membres. Il y a des jours où c'est décontracté ; d'autres, beaucoup moins..." Jean-Marie Le Pen, bien présent autour de la table, a pris l'habitude d'assurer le service après-vente des désillusions. Comme à Villeneuve-sur-Lot (sud-ouest de la France), où la pied-noire Catherine Martin reçut un coup de fil du "Menhir", censé apaiser cette militante de longue date frustrée de s'être fait voler la vedette par la nouvelle star de la législative partielle, Etienne Bousquet-Cassagne. Moins compassionnel pour la Villeneuvoise, Steeve Briois évoque une femme "non pas historique, mais hystérique," appartenant à la catégorie de "ces gens ingérables, aux problèmes d'ego, qui pètent un câble pour un oui ou pour un non".

Toutes les explications du monde sur les filtres mis en place par le FN ne suffiront pas à chasser définitivement les doutes. En 2013, le parti de Marine Le Pen continue d'attirer à lui ceux-là mêmes que la présidente souhaiterait ne plus voir. Outre le cas d'Anne- Sophie Leclère, celui de Nadia Portheault, candidate FN d'origine algérienne à Saint-Alban (Haute-Garonne, sud-ouest de la France), nuit gravement à l'image de marque. Le 4 novembre, elle se dit victime d'injures racistes à l'intérieur du parti et claque la porte : "Je voulais être candidate sous mon nom de jeune fille : Djelida. On m'a vivement conseillé de privilégier mon nom d'épouse, allant jusqu'à me dire que mon prénom était déjà presque un handicap." Aujourd'hui, un dirigeant frontiste confie détenir un enregistrement audio où Nadia Portheault reconnaît avoir inventé les propos racistes, et se réserve l'opportunité d'utiliser ce fichier sonore devant la justice.

Une prudence que la direction du FN semble avoir relâchée avec un certain Nicolas Reynès. Candidat aux législatives de 2012 en Nord - Pas-de-Calais, ce très jeune homme s'était vu retirer son investiture après que le journal Nord-Eclair eut révélé qu'il publiait sur sa page Facebook des photos de femmes blanches nues, images trouvées sur un site néonazi. Il a désormais intégré l'équipe de campagne du journaliste, cofondateur et ancien président de Reporters sans frontières Robert Ménard, qui brigue la mairie de Béziers avec une liste - non étiquetée - soutenue, notamment, par le parti de Marine Le Pen. Plus étonnant, il s'occupe du Front national de la jeunesse de l'Hérault, en tant que secrétaire départemental. Les filtres ont des pores ; les filets, des mailles ; les organisations politiques, des failles.

Par Tugdual Denis

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