La veuve noire japonaise

14/02/16 à 10:48 - Mise à jour à 13/02/16 à 19:45

Source: Afp

Chisako Kakehi, surnommée "la veuve noire" en allusion à cette araignée mangeuse de mâles, attend son procès: elle est soupçonnée d'avoir assassiné huit de ses compagnons pour toucher la prime d'assurance, un cas célèbre au Japon non seulement pour le nombre de cadavres mais aussi pour les failles de l'enquête.

Aucune autopsie n'a été pratiquée sur six de ses victimes présumées juste après le décès, un fait qui, selon les experts, est symptomatique des dysfonctionnements du système japonais.

Au Japon, le peu d'examens post mortem réalisés fait ainsi craindre qu'un certain nombre d'assassins coulent des jours tranquilles. "Le faible pourcentage d'autopsies rend plus élevé le risque que des crimes passent inaperçus", souligne ainsi Hirotaro Iwase, professeur au département de médecine légale de l'Université de Chiba.

En 2014, 11,7% des "décès inhabituels", le terme utilisé pour désigner les morts dont la cause n'apparaît pas clairement de prime abord, ont donné lieu à une autopsie, selon les chiffres de la police nationale japonaise. Un taux faible comparé à celui de 40% en Angleterre et Pays de Galles en 2013 et celui de 95% en Suède. Et d'autant plus faible que le gouvernement japonais s'était engagé à porter ce taux à 20% en 2016.

M. Iwase explique le peu d'autopsies réalisées par le manque de spécialistes dans cette discipline et par les coupes budgétaires effectuées dans les universités publiques, qui au Japon sont le plus souvent chargées de cette tâche.

Certains départements de médecine légale sont très démunis et 20 des 47 préfectures du Japon ne disposent que d'un seul professeur effectuant des autopsies, selon la Société japonaise de médecine légale.

Dans le cas de Mme Kakehi, les policiers avaient conclu au départ que ses conjoints étaient morts de maladie. Elle n'a été arrêtée que lorsque la police a constaté que le dernier, Isao Kakehi, âgé de 75 ans, avait succombé à un empoisonnement au cyanure.

Les enquêteurs se sont alors intéressés aux précédents cas et la dame de 69 ans a rapidement été mise en examen pour trois meurtres et une tentative de meurtre. Ils se sont penchés sur quatre autres décès, sans toutefois trouver de preuves suffisantes.

Selon les derniers chiffres de l'OCDE sur la sécurité, le nombre de meurtres pour 100.000 habitants était en 2015 de seulement 0,3 au Japon, contre 0,5 en Allemagne, 0,6 en France et 5,2 aux Etats-Unis.

Beaucoup de contraintes pour un revenu limité

La police japonaise donne le chiffre de 933 meurtres et tentatives de meurtres en 2015 dans le pays (soit un taux de 0,74 pour 100.000 habitants), un chiffre en déclin depuis 2004.

Le peu d'autopsies pratiquées cache probablement des chiffres plus élevés, insistent les experts, et le professeur Shinichi Kubo de l'Université de Fukuoka suggère d'en effectuer dans tous les cas où les causes du décès ne sont pas claires, même lorsqu'elles ne semblent pas suspectes.

Hidemichi Morosawa, spécialiste des enquêtes policières à l'Université Tokiwa, soupçonne les policiers de vouloir éviter un surcroît de travail considérable et notamment des heures de route pour transporter les cadavres dans une autre circonscription administrative lorsque le médecin légiste de la leur est trop occupé.

Il a fallu trois décès successifs par empoisonnement au monoxyde de carbone pour que soit enfin arrêtée en 2010 Kanae Kijima, qui avait fait brûler du charbon dans une pièce après avoir administré des somnifères à chacun de ses trois compagnons. La police avait conclu que le premier homme s'était suicidé et elle n'avait donc procédé à aucun examen post mortem. Mme Kijima a été finalement reconnue coupable de triple assassinat et condamnée à mort.

Une autopsie peut prendre jusqu'à deux jours si le corps est très endommagé. Et les spécialistes ont un risque élevé de contracter une hépatite C. Pourtant, malgré ces contraintes, les médecins légistes, qui doivent concilier autopsies, recherche et enseignement, perçoivent des salaires universitaires souvent inférieurs à ceux de médecins travaillant dans de petits hôpitaux.

Quelques améliorations sont toutefois en cours: le nombre de policiers habilités à effectuer des examens post mortem visuels était l'an dernier de 340 contre 160 en 2008, selon la police nationale et, à compter d'avril, les forces de l'ordre devront mener des tests de toxicologie sur tous les corps qu'elles examinent.

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