La Russie flambe, le monde tousse

06/08/10 à 07:39 - Mise à jour à 07:39

Source: Le Vif

Les feux qui ravagent la Russie sont sources de pollutions atmosphériques toxiques, transportées par les fumées.

La Russie flambe, le monde tousse

© Reuters

C'était déjà, en résumé, l'analyse du rapport rédigé en 2007 par l'association Robin des Bois pour le Groupe d'expertise et d'intervention déchets. Intitulé "Déchets post-catastrophe, risques sanitaires et environnementaux", son constat demeure. A l'heure où les services de secours russes recensent encore plus de 500 foyers couvrant 190 000 hectares d'espaces naturels, alors qu'à Moscou la concentration de particules en suspension dépasse les seuils d'alerte, le document confirme que les conclusions d'hier sont plus que jamais d'actualité...

Que dit ce rapport?
Que les incendies de savanes et de forêts - qu'elles soient tropicales, boréales ou méditerranéennes - comme les brûlis agricoles sont des sources majeures de pollutions atmosphériques transfrontières et peuvent être de plus en plus toxiques à cause de l'utilisation grandissante de produits phytosanitaires dans les sols agricoles et les plantations forestières, voire de l'inclusion de décharges dans les périmètres sinistrés - ces dernières étant connues pour être d'importantes génératrices de dioxines.

Le document rappelle qu'en Russie et dans les pays de l'ex-Union soviétique, ces incendies atteignent des dimensions insoupçonnées et inquiétantes. Qu'il y a d'ailleurs "des différences importantes entre les statistiques officielles qui en 2003 déclarent 2 millions d'hectares d'incendies de forêt et les observations satellitaires qui en inventorient plus de 14 millions."

Et d'enfoncer le clou: "Il ressort des travaux de l'American Geophysical Union et l'université du Michigan que [ces incendies] sont une des sources importantes de remobilisation atmosphérique du mercure d'origine naturelle ou anthropique"

Une source volatile, potentiellement dangereuse lorsque ces feux concernent des plantations ou des cultures mettant en jeu des herbicides dont les molécules organiques, toxiques et cancérigènes, peuvent être transportées par les fumées. Où quand ces fumées contiennent des traces de radioactivité. "Les radionucléides redéposés après les essais nucléaires atmosphériques ou les excursions accidentelles et chroniques en provenance d'installations nucléaires sont remobilisés par les incendies, souligne le rapport. C'est le cas en particulier du césium 137 et du strontium 90". L'avertissement est clair.

Mémoire courte
Mais sans doute avons-nous la mémoire courte. Après Tchernobyl, 6 millions d'hectares ont été pollués par la radioactivité dont 2 millions en Biélorussie, en Ukraine et en Russie. Chaque année des milliers d'incendies de plus ou moins grande importance se déclarent dans les régions contaminées. Entre 1993 et 2001, près de 1000 incendies sont rapportés, couvrant 100 000 hectares. Ces incendies ont des retombées internationales. En 2003, les émissions radioactives des incendies des forêts de résineux de l'Est du Kazakhstan ont été enregistrées au Canada. Et Robin des Bois de souligner que l'Est du Kazakhstan a été marqué "radiologiquement" par le centre nucléaire de Semipalatinsk où 450 essais de bombes atomiques (dont une centaine d'atmosphériques) ont été réalisés entre 1949 et 1989. Où les vents porteront-ils demain les fumées actuelles?

On sait déjà qu'en mai 2006, des brûlis agricoles mal maîtrisés se sont propagés au nord de Saint-Petersbourg et qu'à l'époque, les particules atmosphériques étaient 3 fois plus élevées dans le sud de la Finlande que le seuil autorisé. Le panache en provenance de l'ouest de la Russie atteignant par la suite l'Ecosse, l'Irlande et le nord de l'Angleterre avec des seuils de qualité de l'air à leur tour dépassés.

D'autres études réalisées après de feux autour des sites nucléaires américains de Hanford (Etat de Washington) et de Los Alamos (Nouveau-Mexique) montrent que les zones périphériques des secteurs incendiés peuvent être touchées par la redispersion atmosphérique de contaminants rejetés par les activités et déposés sur le couvert végétal et le sol. Informé du contexte, pouvait-on éviter d'en arriver là?

Bombes incendiaires

Rien de moins sûr. Tout semble avoir été écrit de longue date pour que le scénario du pire se produise. Les incendies en cours ont certes des causes climatiques mais aussi techniques et historiques. Le problème est ancien. "Il y a trois ans, la réforme du code forestier a transféré ces forêts, qui n'étaient plus considérées comme des ressources naturelles exploitables, aux gouvernements régionaux", rappelait hier 4 août, sur France Culture, Marie-Hélène Mandrillon, spécialiste de l'histoire de l'environnement russe. Des gouvernements régionaux qui, faute de moyens (suppression de 70 000 gardes forestiers), ont délaissé ces massifs devenus, au fil des ans, de véritables bombes incendiaires.

S'y ajoute le fait que, des décennies durant, les agronomes soviétiques - avec la bénédiction du pouvoir central - ont laissé s'assécher les marais et entrepris d'accroître ainsi les surfaces agraires ou forestières. Au final, ces zones sont devenues des tourbières sèches qui, faute d'être replantées, s'avèrent facilement inflammables et difficilement extinguibles.

D'autant que les pompiers russes ne disposent pas du matériel adéquat. Le ministère des situations d'urgence le reconnaît, annonçant lundi l'acquisition imminente de 8 bombardiers d'eau ainsi que de plusieurs hélicoptères. Moscou va débloquer, en urgence, 25 millions d'euros pour renforcer ses moyens d'intervention aériens.

Risque pour des installations nucléaires?
Résultat: une situation exceptionnelle sur tous les plans. Dans la région de Nijni Novgorod, les flammes menacent l'Institut panslave de recherche en physique expérimentale où sont assemblées (mais aussi démantelées) des armes nucléaires. A 500 kilomètres à l'est de la capitale, les matériaux radioactifs de la centrale de Sarov ont été évacués alors qu'au sud de Moscou, l'incendie qui encerclait les réacteurs de la centrale nucléaire de Voronej semble sous contrôle.

Mais Sergueï Kirienko, le président de Rosatom, l'agence russe du nucléaire, a beau clamer "aucun risque pour la sécurité nucléaire", Robin des Bois reste sur le qui-vive. Avec une "inquiétude particulière concerne le site secret Arzamas 16, à 60 km de la ville de Sarov". Depuis 1946, celui-ci abrite un centre russe d'expérimentations et d'activités nucléaires et sert de stockage de plutonium, d'uranium enrichi, d'assemblage et de désassemblage de bombes nucléaires. Certains l'assimile à un dépotoir à déchets radioactif. Et l'association de réclamer que l'Autorité de Sûreté Nucléaire et ses homologues européens communiquent sur une éventuelle pollution radioactive transfrontière à la suite de ces incendies. A suivre.

Richard De Vendeuil, Lexpress.fr

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