Romuald La Morté
Romuald La Morté
Historien et étudiant à l'Ecole de Journalisme de l'UCL
Opinion

15/01/18 à 15:13 - Mise à jour à 15:12

La guérilla contre les "Fake news" est en marche

Le président Macron aurait-il un problème avec la liberté d'expression ? Sa dernière diatribe entend interdire les "Fake News". Sous cette volonté de renforcer le système démocratique, plane la menace d'un régime tyrannique.

La guérilla contre les "Fake news" est en marche

© Belgaimage

La nouvelle proposition d'Emmanuel Macron, lancée à l'occasion de la réception des traditionnels voeux du Nouvel An à la presse, a fait parler la poudre chez nos voisins français. Sans compter que le parterre de journalistes convié sur place était invité à écouter religieusement le chef de l'Etat sans avoir la possibilité de lui poser des questions. Une intrigante mise en scène, digne d'un monarque de droit divin, dont est coutumier le président. Il est d'ailleurs assez cocasse qu'il ait récemment rencontré son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier est justement sans cesse critiqué par les Occidentaux pour ses lois répressives à l'encontre de la liberté de la presse. Or, il semble être une source d'inspiration pour plusieurs dirigeants européens. Sa déclaration affirmant "qu'il n'avait pas de leçon démocratique à recevoir de l'Union européenne" risque bien de se révéler prophétique. En effet, les mesures imaginées comportent des similitudes troublantes avec celles mises à l'oeuvre en Turquie. Somme toute l'habit ne fait pas le moine, Erdogan étant perçu en Europe comme un dictateur conservateur, là où Macron se drape dans la posture du libéral épris de liberté. De plus, à moins d'instaurer une dynastie macronienne, le pouvoir changera un jour de mains. Si celles-ci s'avèrent néfastes, les risques de dérives engendrées par cette loi liberticide supplémentaire sont multiples. La liberté est certes un droit inaliénable, mais elle n'est pas garantie à vie.

Cette lubie est surtout l'arbre qui cache la forêt. Selon Emmanuel Pierrat, avocat spécialisé en droit des médias, la législation française, à l'instar de plusieurs de ses consoeurs européennes, permet déjà de sanctionner avec sagesse de tels agissements. Toutefois, en introduisant une nouvelle procédure en référé, le juge amené à trancher en urgence le litige devra se prononcer sur la véracité d'une information. Cette idée est tout bonnement irréalisable. Comment pouvons-nous penser de manière censée qu'une action prise dans la précipitation sera effectivement juste et équitable ? Des problèmes liés à l'interprétation des données ainsi qu'à l'absence de preuves surgiront immanquablement. La justice a besoin de temps afin de connaître précisément les tenants et aboutissants d'un dossier. Cette tentative sournoise vise sans autre forme de procès à museler la presse.

Ses défenseurs assurent de sa nécessité en pointant la malveillance distillée par des médias contrôlés depuis l'étranger. Ils ciblent ici très nettement l'influence de Russia Today, propriété du gouvernement russe, disposant d'une antenne en France. Cette loi ne pouvant être d'application que sur le sol français, elle serait potentiellement inefficace à l'encontre de la supposée principale menace. Il suffirait à ces médias étrangers de quitter le territoire et de continuer leur propagande sur le net en dehors des frontières nationales. La presse française risque donc de se retrouver rapidement dans le collimateur. Cette hypocrisie se doit d'être dénoncée, car ce genre de controverse décrédibilise encore plus les médias classiques.

Concernant le prétendu impact de ces "fake news", il est faible. Si leur portée est certes conséquente, plusieurs études ont prouvé qu'elles ne faisaient que conforter un sentiment déjà existant. Notre pouvoir de persuasion exercé sur nos proches au jour le jour est bien plus conséquent. Cette expression passée à la mode depuis l'ère Trump n'a de plus aucune définition théorique comme le rappelle Pascal Froissart, professeur de communication et spécialiste de la rumeur à l'université Paris VIII. Il s'agit d'un mot-valise dans lequel tout peut être enseveli, tant l'erreur sans malice que le coup monté.

L'idée en soi de protéger notre système démocratique en période électorale peut paraître plaisante. Mais sous ses atours trompeurs, se dissimule un piège. Si les décideurs désirent réellement améliorer la démocratie, des solutions sont envisageables. Comme investir financièrement dans une presse de qualité et des conditions de travail décentes afin de conforter son indépendance. Mais aussi améliorer l'éducation critique aux médias dans les écoles, veiller à réinstaurer la neutralité du net et renforcer la surveillance par la profession des informations parues sur les réseaux sociaux. Ou encore, arrêter de poursuivre en justice des lanceurs d'alerte protégeant la société civile dans son ensemble. Si la transparence des contenus sponsorisés peut apporter une plus-value à l'espace médiatique, il serait intéressant notamment d'appliquer cette norme au microcosme politique. Une opportunité se dessine également afin de réfléchir à une meilleure répartition de la manne publicitaire. Au lieu d'être restreinte, la liberté de la presse devrait être démultipliée. Nos démocraties asphyxiées sont plutôt en quête d'une nouvelle vitalité liée à une participation accrue du citoyen dans les institutions.

À l'horizon, le danger nous guette d'en arriver à confondre "fausse information" et "divergence d'opinions". Depuis la nuit de temps, le monde politique, victime d'un syndrome de persécution, désapprouve la contestation. Une nouvelle preuve de ce phénomène est illustrée par le Premier ministre belge, Charles Michel, qui a dernièrement choisi la voie de Facebook pour une communication officielle sur un sujet d'importance publique (NDLR : dans le dossier Francken). Le motif ? La presse dénigrerait injustement son gouvernement et propagerait des "fake news", un terme décidément porteur. La remise en question de leurs propos semble pourtant un préalable fondamental. Il serait malvenu d'octroyer à nos dirigeants un instrument favorisant la dictature d'une pensée unique. La Vérité indivisible voulue par Emmanuel Macron n'existe pas en soi. Chacun d'entre nous entraperçoit le monde au travers d'un prisme lié à son identité. Croire que tout serait objectivable au travers d'une seule grille de lecture résulte d'un fantasme sidérant. Si l'adage veut que l'histoire soit écrite par les vainqueurs, la liberté d'expression l'est par la totalité des citoyens, même les plus dissidents.

Cette problématique nous concerne aussi, car des projets similaires sont discutés au sein de l'espace européen. Si la commissaire chargée du numérique, Mariya Gabriel, jure que "personne n'a l'intention de créer un ministère de la censure", la prudence reste néanmoins de mise. De même, le ministre des médias de la Communauté française, Jean-Claude Marcourt, planche sur le sujet. À l'inverse, le ministre de la Justice, Koen Geens, se montre sceptique.

Dans tous les cas, cette réforme fera encore couler beaucoup d'encre. Si des garde-fous sont nécessaires, contre la propagation des discours de haine par exemple, chaque citoyen doit pouvoir s'informer sans contrainte. Véritable poil à gratter, la presse continue de déranger, au grand dam des autorités. Sous le couvert d'une prétendue modération, ne cherche-t-on pas au final à la bâillonner ? Tel un chevalier avec son épée, le journaliste mettra toujours sa plume à disposition de la liberté d'expression.

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