La Bosnie commémore dans la division l'attentat de Sarajevo

29/06/14 à 08:31 - Mise à jour à 08:31

Source: Le Vif

La Bosnie a commémoré samedi dans la division l'attentat de Sarajevo qui a fait basculer l'Europe il y a 100 ans dans la Première guerre mondiale, Serbes et musulmans ayant des perceptions différentes de l'auteur de l'assassinat de l'archiduc héritier d'Autriche François-Ferdinand, le Serbe de Bosnie Gavrilo Princip.

La Bosnie commémore dans la division l'attentat de Sarajevo

© AFP

Dans la soirée, à Sarajevo, le point d'orgue des cérémonies financées par l'Union européenne, a été un concert "pour la paix" de l'orchestre philharmonique de Vienne qui a joué notamment des oeuvres de Shubert, Haydn, Brahms ou encore Ravel. "Nous espérons avoir enfin trouvé la recette nous permettant de vivre ensemble dans l'Europe et qui nous promet un avenir en paix", a déclaré à la veille du concert le directeur de l'orchestre, Clemens Hellsberg.

Le concert a eu lieu dans l'imposant immeuble neo-mauresque de la Bibliothèque nationale qui à l'époque de l'attentat abritait l'Hôtel de ville, le dernier endroit visité par l'archiduc quelques minutes avant d'être assassiné avec son épouse, à bord de leur automobile décapotable, chacun d'une balle de pistolet tirée à bout portant par le nationaliste serbe âgé de 18 ans. Avant le concert, un petit groupe de manifestants portant des masques à l'effigie de Gavrilo Princip, a protesté sans incident pour dénoncer l'"occupation capitaliste" en brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire en anglais: "Nous sommes de nouveau occupés", "Par le capitalisme", "Par l'UE et la communauté internationale". L'immeuble de la Bibliothèque, bombardé et incendié par l'artillerie serbe au début de la guerre intercommunautaire de Bosnie (1992-95), vient d'être reconstruit avec des fonds européens. Une plaque rappelant qu'il a été incendié par des "criminels serbes" a été un obstacle supplémentaire ayant contribué aux boycottage par les Serbes des cérémonies officielles.

Les dirigeants serbes bosniens et de Serbie ont rendu hommage à Gavrilo Princip à Visegrad, ville en Bosnie orientale qui abrite le célèbre pont construit par les Ottomans sur la rivière Drina décrit dans le roman "Le pont sur la Drina" du Yougoslave Ivo Andric, prix Nobel de littérature.

Falsification de l'histoire

"Nous n'allons pas parler aujourd'hui de ceux qui s'efforcent d'empoisonner notre histoire ou de nous forcer à l'oublier", a déclaré le Premier ministre serbe Aleksandar Vucic devant des centaines de personnes rassemblées pour l'occasion. "Les tirs de Gavrilo Princip il y a cent ans n'ont pas été des tirs contre l'Europe mais des tirs pour la liberté", a déclaré, pour sa part, Milorad Dodik, le président de l'entité serbe de Bosnie. Dès l'annonce il y a plus de deux ans des commémorations européennes à Sarajevo, une ville aujourd'hui majoritairement musulmane, les Serbes avaient refusé de s'associer à ces cérémonies, dénonçant une approche "révisionniste" de l'histoire qualifiant Princip de "terroriste".

Car si à l'époque de la Yougoslavie communiste, Gavrilo Princip était unanimement considéré comme un héros et un révolutionnaire, la guerre de 1992-95 dans laquelle se sont affrontées les trois principales communautés de Bosnie - musulmane, serbe et croate -, a modifié cette perception. Ainsi, dans ce pays divisé depuis la fin du conflit en deux entités, l'une serbe et l'autre croato-musulmane, associant les Serbes aux agresseurs, les historiens musulmans bosniens ne voient en Gavrilo Princip qu'un "terroriste" dont l'acte commis au nom du "nationalisme serbe" a entraîné une tragédie mondiale. Si à l'époque de la Yougoslavie, une rue et un pont portaient son nom, Sarajevo a aujourd'hui choisi d'effacer toute trace. Son souvenir est associé aux forces serbes ayant assiégé la capitale bosnienne tout au long de la guerre intercommunautaire qui a fait près de 100.000 morts.

"Au sein de l'armée (serbe de Bosnie) qui bombardait Sarajevo, on vouait un culte à Gavrilo Princip", explique l'historien bosnien musulman Husnija Kamberovic. Il y a 100 ans, cinq semaines après l'attentat, entraînées par leurs rivalités, leurs peurs, leurs alliances et l'aveuglement de leurs dirigeants, les grandes puissances européennes sont entrées en guerre. Ce conflit laissera l'Europe exsangue : 10 millions de morts et 20 millions de blessés parmi les combattants, et des millions de civils tués.

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