L'islamisme expliqué aux nuls

25/01/12 à 11:24 - Mise à jour à 11:24

Source: Le Vif

Un an après le début du "printemps arabe", les islamistes sont sortis vainqueurs des élections organisées en Tunisie, au Maroc et en Egypte. Comment expliquer ce raz-de marée? Qui sont vraiment les islamistes? LeVif.be fait le point

L'islamisme expliqué aux nuls

© Reuters

L'islam politique, c'est quoi ?
L'islamisme, ou islam politique, c'est "l'utilisation politique de l'islam" pour protester contre la modernité perçue comme "portant atteinte à l'identité à la fois nationale et religieuse" des peuples musulmans, selon les termes employés en 2003 par le sociologue Bruno Etienne dans la revue Cités.
Pour Olivier Roy, sont "islamistes les mouvements qui voient dans l'islam une idéologie politique et qui considèrent que l'islamisation de la société passe par l'instauration d'un Etat islamique." (L'Histoire, janvier 2006).

Quand a commencé l'islamisme?
On fait généralement remonter les débuts de l'islamisme à la fondation du mouvement des Frères musulmans en Egypte, vers 1925. Ses figures les plus emblématiques sont Hassan al-Banna, son fondateur, et son idéologue, Sayyed Qotb. Les mouvements islamistes sont nés en pleine période coloniale, et, après une période d'affaiblissement, ils ont ressurgi dans les années 70. "Ils expriment une critique sociale dans le monde islamique et une contestation du communisme dans les pays de l'Est", selon Bruno Etienne. Le retour au religieux est contemporain de l'effondrement de l'idéologie communiste et des luttes de décolonisation.

Pourquoi un tel succès depuis le printemps arabe?
Les islamistes n'ont pas été à l'initiative des premières manifestations en Tunisie, en Egypte et en Libye, il y a un an, mais ils ont assez rapidement rejoint le mouvement. Or, dans les régimes autoritaires en place dans le monde arabe, ils étaient, depuis une vingtaine d'année au moins, les plus populaires des opposants, "les gauches ayant largement perdu leur ancrage social", explique François Burgat, directeur de l'Institut français du Proche-Orient. "Ceux qui étaient persécutés par les régimes déchus -bien plus que les jeunes blogueurs- étaient islamistes", complète l'historien Henry Laurens. En outre, le poids de la "génération twitter" a, en raison même de sa portée médiatique, été surévalué. Il est donc logique que des élections non truquées rendent aux islamistes "toute la place dont ils avaient été exclus" auparavant, selon François Burgat.

Sans compter qu'une partie des électeurs a voté en leur faveur pour des raisons non religieuses, "par exemple pour sortir les sortants", comme le souligne le politologue Jean-François Bayart, dans Le Monde. Enfin, "Il est logique que dans des pays de culture musulmane la population choisisse des partis de sensibilité musulmane", explique Jean-Noël Ferrié, du Centre Jacques Berque à Rabat. On peut aussi voir dans le succès électoral des islamistes un besoin de retour à l'ordre après la période des manifestations de rue. Olivier Roy, professeur à l'Institut universitaire européen de Florence, interrogé par France Culture, compare même ce succès au raz-de-marée gaulliste qu'avait connu la France après le mouvement de mai 68, lors des législatives de juin.

Qu'ont en commun les islamistes?
Ils sont conservateurs sur le plan social. Mais ce conservatisme est "en prise avec une partie importante des sociétés qui les élisent", selon François Burgat. Il fait le parallèle avec le Portugal, ou la Pologne d'il y a quelques décennies, et Olivier Roy avec la droite chrétienne américaine.

L'immobilisme politique dans le monde musulman porte une part de responsabilité dans l'essor de ces mouvements. Les régimes autoritaires ont souvent joué eux-mêmes la carte de la "réislamisation" morale pour tenter de "couper l'herbe sous les pieds des principaux opposants", selon François Burgat. La plupart des dirigeants en mal de légitimité ont concédé "à des représentants de l'islamisme intellectuel le soin de réformer le système éducatif ou le fonctionnement de la justice", souligne, dans la revue Vingtième siècle, Bernard Rougier, directeur du Centre d'Études et de Documentation Économiques, Juridiques et Sociales, au Caire.

Sur le plan économique aussi, le conservatisme est leur credo. Hormis sur la question de la finance islamique, les islamistes ne prônent pas de bouleversement de l'ordre économique existant. S'ils ont su s'attirer, par leur action caritative, les faveurs des plus pauvres, en remédiant à la déficience et la corruption des régimes en place, ils ne remettent pas en cause l'ordre libéral. Ils "se veulent des rassembleurs entre les catégories sociales", explique au Monde Patrick Haenni, chercheur à la Fondation Religioscope.
L'AKP en Turquie, qui est si souvent cité comme modèle de parti islamiste adapté à la modernité, s'appuie sur "les élites subalternes d'origine provinciale", qui ont pris leur revanche sur "l'establishment kémaliste", qui contrôlait l'Etat depuis les années 1920, selon Jean-François Bayart. "Face à la pauvreté, la solution est la charité, pas l'égalité des droits", ajoute Patrick Haenni qui reconnaît qu'une fois au pouvoir, "ils devront arbitrer entre leurs généreux donateurs et la pression sociale". C'est sur cela et non sur les slogans en faveur de la morale, de la société et de l'Etat islamiste qu'ils seront jugés", reconnaît-il.

Y a-t-il une "Internationale" islamiste ?
Pas vraiment. "Tous sont nationalistes, donnant aux intérêts de l'Etat-nation la priorité sur ceux de la communauté des croyants", juge Jean-François Bayart. "Les conflits qui déchirent les sociétés islamiques opposent les musulmans entre eux, plutôt que ceux-ci à l'Occident. Ainsi du Pakistan, de l'Afghanistan, de l'Irak, ou encore, dans le contexte des "printemps arabes", de la Syrie, de l'Egypte, de la Libye", ajoute-t-il. Même constat d'Olivier Roy qui cite de nombreux exemples, depuis l'Iran qui "mène une politique étrangère fondée sur ses seuls intérêts nationaux" en passant par le FIS en Algérie ou "le parti yéménite Islah qui a joué un rôle dans la réunification du Yémen en 1992 contre le souhait de son mentor saoudien". Autre exemple, celui de la Palestine où "les partis islamistes (Jihad, Hamas), n'ont jamais critiqué Arafat et ses successeurs sur l'islam mais sur ses compromis avec Israël".

Toutefois, dans le cadre des printemps arabes, le rôle des médias panarabes a été considérable, observe Henry Laurens. "La mondialisation médiatique nourrit un processus de convergence accéléré entre les différents courants nationaux" ajoute François Burgat. Tous ces mouvements partagent "une vision, même si elle est vague, d'un monde arabe indépendant, cherchant à projeter une influence au-delà de leurs frontières", explique Shadi Hamid dans la revue Foreign Affairs. Et "que ça leur plaise ou non, les Etats-Unis devront faire avec l'islam politique", poursuit-il.

Mais "les révolutions arabes n'ont pas été faites avec des slogans anti-impérialistes ou antisionistes", estime Olivier Roy qui pense que "la question israélo-palestinienne n'est plus au coeur du monde arabe". "On peut anticiper un durcissement de ton vis-à-vis de l'état hébreu, mais pas de rupture, analyse Sophie Pommier, enseignante à Sciences Po Paris, à propos de l'Egypte. Dans tous les cas, Shadi Hamid rappelle que les mouvements islamistes "ne sont pas à l'origine du sentiment anti-israélien".

L'exercice du pouvoir les conduira, pour la plupart des experts, au pragmatisme en politique étrangère, comme dans les autres domaines. Toutefois, "si le conflit israélo-arabe n'est pas résolu ou s'aggrave, les gouvernements du Proche-Orient seront sous pression pour soutenir les droits des Palestiniens, qu'ils soient islamistes ou pas", avertit le chercheur. Et la pression de la rue peut parfois aller dans le sens opposé des convictions des islamistes. Il cite l'exemple de la Jordanie. En 1991, les Frères musulmans étaient partenaires de la coalition gouvernementale, quand l'Irak a envahi le Koweït et que les Etats-Unis préparaient une intervention militaire. Ennemis de longue date du régime séculier de Saddam Hussein, les Frères musulmans, qui avaient, dans un premier temps, apporté leur soutien au Koweït contre l'agression irakienne, ont, sous la pression de la rue, fait machine arrière et pris position contre l'intervention américaine.

Quel sera l'impact de la percée des mouvements salafistes ?
Les salafistes (qui revendiquent un retour à l'islam des origines) sont présents depuis plusieurs années dans les pays musulmans et notamment en Egypte, "mais ils n'investissaient pas le domaine politique. Leur terrain d'action était la sphère privée, les questions de moeurs et de morale. Ils étaient d'ailleurs très légalistes vis-à-vis du régime, qui voyait en eux un moyen d'affaiblir les Frères musulmans", explique Sophie Pommier.
Le succès du salafisme s'explique en partie "par la déception née de l'échec des formations islamistes 'classiques' à prendre le pouvoir dans les États musulmans, au pire réprimés, au mieux routinisés dans le jeu politique national", selon Bernard Rougier.

Certains pensent qu'ils pourraient avoir une influence sur les Frères musulmans similaire à celle du Tea party américain qui tire le parti Républicain sur sa droite. Ils feront probablement de la surenchère sur les questions de moeurs, mais pour Olivier Roy, cela obligera les Frères musulmans à être clairs sur des questions concrètes comme la mixité dans les universités, par exemple.

En outre, les salafistes eux-mêmes ne sont pas épargnés par le pragmatisme. "Derrière la façade de leur rigorisme, ils suivent, toutes proportions gardées, un itinéraire comparable à celui des Frères en leur temps, acceptant progressivement les adaptations qu'ils avaient dénoncées chez leurs challengers", analyse François Burgat. Ainsi, en décembre dernier, après le début du processus électoral en Egypte, les salafistes ont interdit à l'un des leurs de s'exprimer dans les médias au nom de leur parti, après qu'il se soit livré à une diatribe contre l'écrivain Naguib Mahfouz. Certains, parmi eux, sont conscient que les attentes des électeurs ne se limitent pas à l'islamisation des moeurs. "Peut-être que 20.000 des 80 millions d'Egyptiens boivent de l'alcool. Mais 40 millions d'entre eux n'ont pas accès à l'eau potable. Croyez vous qu'au parlement nous allons nous occuper des gens qui n'ont pas accès à l'eau ou de ceux qui s'enivrent ?" aurait déclaré un membre du parti salafiste Al Nour, cité par l'éditorialiste du New York Times Thomas Friedmann.

L'islamisme est-il compatible avec la démocratie ? L'islam "est un mot-valise qui n'interdit en rien aux musulmans d'être des adeptes de la laïcité, pas plus que le christianisme ne prédisposait les chrétiens à le devenir", selon Jean-François Bayart. Néanmoins, "les islamistes sont entrés dans la démocratie à reculons, explique Oliver Roy, ce sont plutôt les événements qui leur ont imposé la démocratie". Mais il rappelle aussi que le dirigeant islamiste tunisien Rached Ghanouchi parlait déjà de démocratie il y a 20 ans, mais "on refusait alors d'écouter ces gens".

D'autre part, il ne faut pas confondre laïcs et démocrates, insiste Olivier Roy qui rappelle qu'il y a dans ces pays des laïcs qui ne sont pas démocrates. Et la laïcité de l'Etat "n'est pas une condition nécessaire à la sécularisation de la société", ainsi que le montre l'expérience du Maroc ou de l'Iran, selon Jean-François Bayart qui rappelle que dans ce pays, "la laïcité est une nostalgie des quartiers nord [et riches] de Téhéran qui se cachent que le régime du shah était tout sauf démocratique et laïc".

Les mouvements en cours dans le monde arabe "n'ont pas la révolution comme finalité", estime Henry Laurens qui les compare aux "révolutions de type 1848 qui aspirent à la mise en place d'un régime démocratique" plutôt qu'à 1789. Désormais, "les islamistes jouent le jeu de l'élection, de la constitution, du parlement, des coalitions gouvernementales", pense également Olivier Roy. "Ils vont évidemment introduire des réformes islamistes, mais ils ne sont pas dans la possibilité de bâtir une société islamiste. Leur situation est comparable à celle des socialistes contaminés par la démocratie bourgeoisie libérale", prédit Henry Laurens. "L'immense gain de 2011 est d'avoir créé du débat, de la controverse et du pluralisme. A partir de quelles valeurs va-t-on définir les normes, et qui les fixera? Certains vont dire que le droit de Dieu doit l'emporter; d'autres répondront que "mon droit" est la règle. La question est complètement ouverte", selon lui.
Les succès électoraux des islamistes vont en tout cas les faire passer de la conquête du pouvoir à l'exercice du pouvoir. Et is "ne sont pas à l'abri d'une sanction électorale, s'ils déçoivent eux aussi", avertit Jean-Noël Ferrié.

Catherine Gouëset

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