Thierry Fiorilli
Thierry Fiorilli
Rédacteur en chef du Vif/L'Express
Opinion

23/01/15 à 15:09 - Mise à jour à 15:27

L'Etat de siège

Sommes-nous en guerre ? Oui, répondait clairement et remarquablement, dès l'automne dernier, dans une chronique au Figaro, le vénérable Jean d'Ormesson : "Nous sommes en guerre. orte de guerre au rabais, une guerre d'otages et de guets-apens".

Mais une guerre qui s'étend de Bruxelles à Toulouse, de New York à Paris, de l'Algérie, de la Libye, du Yémen à l'Afrique du centre et de l'ouest, de Syrie et d'Irak au Pakistan, à Dijon et à Sydney en Australie. Elle a quitté les champs de bataille et les états-majors pour descendre dans la rue, dans les cafés, dans les stades, dans les salles de spectacle. Elle plane en secret sur les femmes, les enfants, les vieillards comme sur ces hommes dans la force de l'âge qu'on appelait naguère des soldats. Ceux qui tombent ont changé, ceux qui tuent aussi. Ce ne sont plus des ennemis identifiés et répertoriés, groupés en corps d'armée, en divisions, en régiments et se battant en uniforme. Ce sont des illuminés, des fanatiques et des repris de justice, auxquels se joignent un certain nombre de déséquilibrés. C'est un mélange de religieux extrémistes et de hors-la-loi. Pour les désespérés, pour les candidats au suicide, le djihad est une raison de vivre et une raison de mourir."

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Terrorisme : c'est une sorte de guerre au rabais, une guerre d'otages et de guets-apens

Nous sommes en guerre, donc. Et à plus d'un titre. Nos F-16 sont à l'oeuvre en Irak, au sein d'une coalition formée par une vingtaine de pays, pour bombarder les positions de l'Etat islamique ; le groupe djihadiste a appelé l'an dernier ses fidèles à frapper ces pays, en tuant "de n'importe quelle manière les incroyants" américains, européens, canadiens et australiens ; les hommes qui ont semé la mort à Paris il y a quinze jours, comme ceux qui s'apprêtaient semble-t-il à agir en Belgique la semaine dernière, et comme auparavant le tueur du Musée juif, à Bruxelles, ou Mohamed Merah à Toulouse encore plus tôt, se définissent comme des combattants et ont été entraînés à différentes techniques militaires d'attaque, sur différents fronts ou différents camps ; enfin, des soldats sont bel et bien déployés dans les rues de grandes villes pour assurer la sécurité de lieux considérés comme cibles potentielles de l'ennemi.

L'ennemi ? "Les djihadistes." Ce qui revient à l'identifier très clairement (hier Al-Qaeda, aujourd'hui l'Etat islamique, ou Daech). Et en même temps à le diluer dans une gigantesque nébuleuse aux contours indiscernables. Conséquence : qui donc, parmi nous, et à partir de quels critères, de quels objectifs, pourra décemment prétendre que la guerre contre cet ennemi-là sera un jour gagnée ? Puisque, si tant est qu'un jour Daech soit anéanti, là-bas, on sait que d'autres groupes, d'autres mouvements, prendront le relais, ailleurs. Créant de nouveaux fronts. Avec les mêmes objectifs : étendre l'obscurantisme à la totalité de la planète. Et avec un vivier de soldats potentiels dans lequel puiser toujours plus ample, jusqu'en nos murs, si les idéologies extrémistes continuent à enfler et proliférer à travers le monde, Europe comprise.

Décréter l'état d'alerte et installer l'état de siège dans nos cités ne suffira pas. Bombarder les QG des généraux d'Allah ne suffira pas. Se fixer comme but que "la peur change de camp" ne suffira pas. Passer le Karcher là où se recrutent les djihadistes occidentaux ne suffira pas. Au contraire. Toutes ces mesures ne feront que démultiplier le nombre de candidats à la guerre sainte. Il va donc falloir surtout s'attaquer, pour de bon, à cet "apartheid territorial, social, ethnique", comme le résume Manuel Valls, Premier ministre français. Autrement dit : ne plus laisser toute une communauté immigrée livrée à elle-même, comme on l'a fait des décennies durant par insouciance, par angélisme, par clientélisme, par ostracisme ou par aveuglement. Un travail titanesque qui durera des années et qui devra recouvrir tous les secteurs. Mais désormais indispensable si l'on ne veut pas que nos sociétés ressemblent, toutes, à d'immenses champs de bataille.

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