Kirghizstan: la momie, le ministre et les médiums

02/11/17 à 11:58 - Mise à jour à 11:58

Source: Afp

La décision du Kirghizstan d'enterrer sa seule momie, vieille de 1.500 ans, provoque la colère du monde scientifique, qui accuse les autorités de céder aux médiums de ce pays d'Asie centrale où les superstitions restent très ancrées.

Kirghizstan: la momie, le ministre et les médiums

© Reuters

La momie, dont on sait peu de choses à part qu'il s'agit d'une femme, a été retirée du musée où elle se trouvait et remise sous terre en hâte à la mi-octobre dans le sud du pays, où elle avait été découverte en 1956.

Cette décision a été prise par une commission gouvernementale, malgré l'opposition de la seule archéologue y siégeant, mais conformément à l'avis du ministre de la Culture Toulguelbaï Kazakov.

Ce dernier a justifié la décision de la commission par le fait que la relique avait été largement négligée par les scientifiques et que le Kirghizstan manquait des fonds pour la conserver dans de bonnes conditions.

Le ministre s'est depuis retrouvé visé par un flot de critiques, aboutissant à sa démission samedi face à la désapprobation du président Almazbek Atambaïev.

Certains observateurs ont noté l'étrange concomitance de la mise en terre de la momie avec l'élection présidentielle remportée par Sooronbaï Jeenbekov, un allié du chef de l'Etat sortant de cette ex-république soviétique politiquement encore très instable. Selon eux, cette décision met en lumière l'influence des superstitions dans les cercles politiques du pays.

L'enterrement de la momie était réclamé par les médiums du pays, très influents auprès de certains cercles, qui avertissaient d'une catastrophe si la relique restait enfermée dans un musée.

Zamira Mouratbekova, l'une de ces médiums, affirme avoir reçu un message du monde des esprits ordonnant aux autorités d'enterrer la momie: "Elle n'était jamais morte", affirme-t-elle à l'AFP.

"En l'enterrant à nouveau, nous avons évité un bain de sang à l'élection", ajoute-t-elle, dénonçant les appels des scientifiques à la déterrer comme une grave erreur.

- 'Pseudo-musulmans' -

Kadycha Tachbaïeva, la principale archéologue du pays, qui a participé à la commission sur la momie, dénonce pour sa part une décision motivée par les conseils de charlatans.

"On s'imagine que ces gens ne sont que des sectaires et des marginaux. Mais ils se font entendre et l'Etat fait écho à leurs positions", regrette-t-elle.

Bien que le Kirghizstan soit majoritairement musulman, les pratiques chamaniques et les superstitions sont encore très répandues.

En 2011, les députés avaient sacrifié rituellement sept moutons dans le bâtiment du Parlement pour exorciser les "mauvais esprits".

Le président sortant Almazbek Atambaïev a condamné l'enterrement de la momie, dénonçant les "pseudo-musulmans" qui "croient les dires de tous les clairvoyants".

Un des membres de son parti, participant à une commission parlementaire créée après l'enterrement, pour décider une fois encore du sort de la momie, s'est néanmoins prononcé pour laisser la relique sous terre.

"Est-elle Kirghize ? Est-elle musulmane ? Nous ne savons rien de cette momie", dont la mort précède sans aucun doute la naissance de l'Islam, a indiqué le député Ryskeldi Mombekov.

"La déterrer de nouveau serait du vandalisme", a-t-il déclaré lors d'une session tendue du Parlement début octobre.

- 'Âge d'obscurantisme' -

Des archéologues du monde entier ont condamné l'enterrement de la momie comme un pas en arrière pour la science.

"Exhumez la momie et renvoyez la dans un musée immédiatement", suggère Victor Mair, professeur à l'université de Pennsylvanie, interrogé par l'AFP.

Ce chercheur a étudié les momies dites du Tarim, dont des centaines ont été découvertes en Chine, dans les régions frontalières du Kirghizstan.

Les spécialistes estiment que ces momies, qui ont été préservées grâce aux conditions rudes de la région, sont essentielles à la compréhension des grandes routes de migration humaines.

L'une des justifications officielles de l'enterrement de la momie est qu'il s'agit "d'une femme ordinaire", et non d'un chef méritant conservation comme Lénine.

"Nous connaissons son sexe, nous savons qu'elle était plutôt jeune lorsqu'elle est décédée. Nous pourrions apprendre encore plus avec des tests ADN, mais nous manquons de spécialistes", assure Kadycha Tachbaïeva.

Avec ses collègues archéologues, elle accuse les médiums autoproclamés kirghizes d'alimenter un débat stérile sur le sort de la momie avec des "absurdités": "J'ai bien peur que nous ne soyons destinés à un âge d'obscurantisme".

Nos partenaires