" Kadhafi n'a pas les moyens d'une contre-offensive "

04/03/11 à 12:11 - Mise à jour à 12:11

Source: Le Vif

Spécialiste du Maghreb, Luis Martinez (1) doute de la survie du régime, mais n'exclut pas que la crise dure.

" Kadhafi n'a pas les moyens d'une contre-offensive "

© Epa

Le Vif/L'Express : Comment expliquer que les insurgés aient pu progresser si vite ?

Luis Martinez : La densité urbaine est faible en Libye. Il suffit que le commissariat central et la caserne d'une agglomération tombent pour que celle-ci change de mains.

Cela signifie que l'armée régulière et la police se sont vite solidarisées avec les rebelles ? Oui, très clairement. L'armée, en Cyrénaïque, s'est rapidement rangée du côté de la population, contre Kadhafi. La police, elle, a préféré quitter les lieux plutôt que d'assumer le rôle de gardien du régime. Quant aux "forces révolutionnaires" [alliées au régime], elles étaient insuffisantes en nombre. En réalité, les troupes d'élite de Kadhafi ont été rapatriées dès le 23 février autour de Syrte et de Tripoli, un peu également dans le Sud. Dès que le régime a compris que, même en lançant ses mercenaires, il ne reprendrait pas le contrôle de la Cyrénaïque.

Quelles forces restent alliées à Kadhafi ?

Ses troupes les plus fidèles. Entre 15 000 et 20 000 hommes peut-être autour de Tripoli, et 10 000 vers Syrte. C'est assez pour résister un certain temps, mais insuffisant pour tenir un paysà Même s'il parvient à armer un certain nombre de civils.

Vous évoquiez les mercenaires. D'où viennent-ils ?

Certains, originaires de différents pays de l'Afrique subsaharienne, étaient en Libye depuis longtemps. D'autres ont été acheminés plus récemment du Tchad ou du Soudan. En revanche, Kadhafi n'a pas fait appel, cette fois, aux pilotes de chasse serbes, ukrainiens ou croates qu'il avait utilisés dans les années 1990 pour mater les rébellions islamistes. Peut-être parce que leurs employeurs - des sociétés anglo-américaines spécialisées dans la gestion de ce type de mercenariat professionnel - ne l'ont pas voulu.

Quelle est l'importance du paramètre tribal ?

Il a été très important pour le maintien du régime. Celui-ci reposait sur l'intégration des grandes tribus du pays, mais elles ont aujourd'hui fait défection. Le facteur tribal explique aussi l'unité du clan Kadhafi autour de son chef. On a finalement aujourd'hui une sorte de cité-Etat qui ne tient que grâce à l'esprit de corps.

Qui sont les insurgés ? Comment sont-ils organisés ? Ils ont mis sur pied un Conseil national de transition et, localement, des comités révolutionnaires. Il y a, parmi eux, des anciens du régime qui ont fait défection et dont la légitimité tient essentiellement à leur ancrage régional, en Cyrénaïque, ainsi que des représentants de l'armée. Des jeunes, aussi, et des islamistes, comme en Tunisie ou en Egypte. Pour l'instant, ils tentent surtout d'éviter le chaos en faisant face aux problèmes les plus urgents, tels que les approvisionnements ou la sécurité. Ils devront apprendre à gérer un projet commun alors que rien ne les y a préparés. Je fais l'hypothèse qu'ils devront, pour s'en sortir, créer très vite des structures fédérales. La Libye est un pays où les régions ont des identités très fortes dont il faudra tenir compte, en faisant en sorte que tout le monde ait un peu de la richesse du pays, comme en Irak.

(1) Directeur de recherche au Ceri-Sciences po et directeur scientifique au Centre de recherche sur l'Afrique et la Méditerranée (Ceram) de l'école de gouvernance et d'économie de Rabat. PROPOS RECUEILLIS PAR DOMINIQUE LAGARDE

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