Grande-Bretagne: l'Ukip, le parti populiste qui monte

03/05/13 à 14:55 - Mise à jour à 14:55

Source: Le Vif

Qualifié de rassemblement de "barjos, de cinglés et de racistes " par David Cameron en 2006, les anti-européens de l'Ukip viennent de remporter un large succès lors des élections locales. Le point sur ce trublion de la vie politique avec lequel il faut désormais compter.

Grande-Bretagne: l'Ukip, le parti populiste qui monte

© Reuters

Sous la direction de Nigel Farage, l'Ukip est sorti de la place marginale qu'il occupait depuis sa création en 1993. Il a obtenu 26% des suffrages dans les circonscriptions où il a présenté des candidats lors des élections locales du 2 mai.

Nigel Farage a gagné son pari. "J'espère que le vote pour l'Ukip va dépasser les 14% dans le pays, et fera localement beaucoup mieux", avait déclaré le dirigeant de l'Ukip à l'hebdomadaire The Observer à quelques jours des élections locales du 2 mai.
Au lendemain des municipales dans 34 "conseils" locaux en Angleterre et dans un "conseil" au Pays de Galles, la percée de l'United Kingdom Independence Party en fait désormais un acteur politique incontournable au Royaume-Uni. L'Ukip a obtenu 26% des suffrages dans les communes où il présentait un candidat.

Fondé en 1993 sur le rejet du traité de Maastricht, l'Ukip n'avait remporté jusqu'en 2011 que de rares voix, mais aucun siège lors des précédents scrutins municipaux. Il occupe en revanche 11 des 73 sièges de députés britanniques au Parlement européen, depuis les élections de 2009. Le parti anti-européen qui avait recueilli 3,1% des voix aux législatives de 2010 ne dispose d'aucun siège à la chambre basse du parlement britannique.

Un rassemblement de "barjos, de cinglés et de racistes"

Jusqu'à récemment, personne ne prenait au sérieux ce parti, qualifié de rassemblement de "barjos, de cinglés et de racistes " par David Cameron en 2006. Mais une série de bons résultats récents, à mi-mandat de David Cameron, ont changé la donne: en novembre dernier, l'Ukip a créé la surprise lors d'une législative partielle, avec 22% des suffrages, puis, le 3 mars, à Eastleigh, dans le sud de l'Angleterre, il est arrivé en deuxième position avec 27,8% des voix derrière les libéraux-démocrates (32%). Fort de ces résultats, l'Ukip a décidé de participer en force aux municipales de jeudi. Il a présenté 1734 candidats, trois fois plus qu'il y a trois ans, et plus que le parti libéral-démocrate, au pouvoir au sein d'une coalition avec le parti conservateur de David Cameron.

"Les principales préoccupations des sympathisants de l'Ukip sont l'immigration, l'identité nationale, l'hostilité à l'Union européenne et la désaffection envers la politique as usual ", souligne The Observer. Ces thématiques lui ont permis d'élargir la base du parti au-delà "des réactionnaires blancs de classe moyenne" qui constituaient sa base, complète l'hebdomadaire britannique.

Souvent issus de la classe ouvrière, les électeurs de l'Ukip sont "plus vieux" que la moyenne et "n'aiment pas le visage actuel du Royaume-Uni", selon Robert Ford, spécialiste de ce parti à l'université de Manchester. La crise amène le parti anti-européen à modérer son credo libertarien. Nigel Farage promet des réductions d'impôts, mais aussi "de dépenser plus pour construire des prisons, augmenter les bourses étudiantes ou les retraites", moque The Observer.

National-populiste

Si des passerelles existent, à titre individuel avec le British National Party (BNP), l'Ukip, n'est pas ouvertement xénophobe comme l'est le parti d'extrême droite. "Les candidats qui dérapent trop ouvertement sont écartés, rappelle Stéphane François, chercheur au CNRS, spécialiste des droites radicales. L'Ukip surfe pourtant sur le rejet de l'immigration et l'islamophobie, mais en sachant ne pas aller trop loin."

Ce "recentrage" explique son succès par rapport au parti d'extrême droite. Fascisant le BNP, qui fait régulièrement l'éloge de la race blanche, n'a jamais dépassé les 2% dans des élections législatives, et exceptionnellement 10% à l'échelon local.
"Je le classe plutôt parmi les partis d'essence national-populiste qu'à l'extrême droite, précise Stéphane François. C'est typiquement un parti attrape-tout, un parti de mécontentement, qui surfe sur la crise, comme on en voit émerger partout en Europe, principalement en Europe du Nord, complète le chercheur. Il profite aussi de l'usure des grands partis qui alternent au pouvoir."

Spécificité toute britannique, "l'Ukip, qui rejette l'Union européenne, souhaite que Londres retisse des liens avec le Commonwealth, sans doute par nostalgie de la grandeur de l'empire colonial", observe Stéphane François. Chez les Tories, qui mènent, avec leur partenaire libéral-démocrate une politique d'austérité drastique, on est inquiets. Pour essayer de contrer la progression du parti populiste, le Premier ministre s'est engagé, en janvier, à organiser un référendum, d'ici 2017, sur le maintien du Royaume-Uni dans l'UE. "L'Ukip énonce clairement des politiques que l'opinion veut entendre. Nous devons faire pareil. Il nous reste 26 mois" avant les législatives, prévient le vice-président des conservateurs, Michael Fabricant.

"Le mariage homosexuel [défendu par David Cameron] et les migrations dans l'UE nourrissent un discours qui met trop l'accent sur une élite urbaine libérale et pas assez sur les cols bleus", estime de son côté le député Stewart Jackson. Or, selon Robert Ford, un nombre significatif des électeurs de l'Ukip sont d'anciens Tories. Mais le parti travailliste a aussi de quoi s'inquiéter: l'Ukip présentait en effet des candidats dans le nord de l'Angleterre, dans des secteurs où le parti conservateur est quasiment absent.

A ce stade, la base de l'Ukip est trop disparate, relativise Robert Ford, pour que le parti ait "un effet notable" aux législatives de 2015. Mais encouragé par le résultat du 2 mai, le trésorier du parti Stuart Wheeler, interrogé par le Daily Telegraph, estime, lui, que l'Ukip pourrait emporter une dizaine de sièges en 2015, de quoi jouer le rôle d'arbitre pour composer une majorité.

Par Catherine Gouëset

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