Réginald Moreels
Réginald Moreels
Chirurgien
Opinion

04/06/18 à 09:07 - Mise à jour à 09:07

Gaza, 14 mai, la grille...

Le 14 mai 2018 la clôture grillagée entre Israël et Gaza n'a pas cédé. Malgré la manifestation monstre de dizaine de milliers de jeunes Gazouis. Lourd bilan, 58 morts et plus de 2.600 blessés. La mémoire collective palestinienne retiendra ce jour comme le 'lundi noir'.

Gaza, 14 mai, la grille...

© Reuters

Al Naqba, 'la catastrophe', commémore deux guerres. Après la première, issue de la fondation d'Israël, le drapeau israélien fut planté en Palestine, territoire originel des Cananéens. La guerre sévit de fin novembre 1947 au 14 mai 1948, entre les Juifs immigrés depuis quelques décennies et les palestiniens y habitant depuis des siècles. Ce même jour s'achevait le mandat Britannique sur la Palestine, issu de la Déclaration de Balfour en 1919.

La deuxième guerre, du 15 mai, fut une réaction immédiate des états Arabes qui envahirent Israël né des décombres de la guerre précédente mais confortée par l'AG des Nations Unies. Israël sortit gagnante. La conséquence fût l'exil de 800.000 palestiniens vers les pays avoisinants, Jordanie et Liban, ainsi que les Territoires Occupés de Cisjordanie et Gaza. Le plan de partition de l'ancienne Palestine en un état juif et un état palestinien, comprenant un statut international pour Jérusalem, ne fut jamais accepté. Ni par les juifs ultra-orthodoxes, ni par le Haut Conseil Arabe pour la Palestine.

Le 14 mai dernier, les Palestiniens commémoraient donc 70 ans de 'catastrophe' d'une occupation et Israël fêtait 70 années d'indépendance. La fête des uns fut entachée par le cauchemar des autres. 58 morts et plus de 2.600 blessés à Gaza. Les pierres et les cocktails Molotov reçurent des balles en retour. Les israéliens visent les jambes, de façon à créer une société de jeunes handicapés boitant toute une vie. Les dommages aux tissus sont considérables, os en morceaux, muscles et peau en lambeaux, nerfs et vaisseaux déchirés. Les interventions sont urgentes, pour fixer les fractures et réparer d'éventuels vaisseaux rompus. Ensuite viendra le calvaire de multiples interventions pour restaurer la continuité de la peau par greffes et des lambeaux musculaires afin de couvrir les os fracturés. J'ai assisté les collègues palestiniens, car ils sont fort expérimentés dans le traitement des traumatismes de guerre.

L'atmosphère de ces journées était tant excitée que fataliste quant à l'issue. Néanmoins, un vent de révolte planait sur tout Gaza. Personne, en rejoignant les divers hôpitaux, ne pouvait croire que les heures qui suivirent généreraient une telle hécatombe. Le lendemain la journée fut 'dramatiquement calme'...Le silence dans toutes les rues de Gaza, les funérailles débutaient avec ci et là des combattants du Hamas, tout de noir vêtus, portant un dernier salut à un de leurs compagnons. Pourtant, la grande majorité des morts et des blessés ne sont pas des combattants, mais des jeunes adolescents et adultes sans boulot, issus de milieux défavorisés, n'ayant pour but que de forcer le grillage pour piquer un petit bout de terre et la ramener fièrement chez eux. Les marches du Retour et la Naqba de 2018 impriment une date dans l'histoire de ce conflit sans fin. La révolte est politique et non religieuse. Gaza restera une enclave de désespoir, 415 km² pour 1,9 million d'habitants. Mais à chaque conflit je suis étonné, voire ébahi et admiratif par le courage des citoyens à poursuivre la vie de tous les jours, quelque soit la cicatrice du coeur.

Gaza est triplement puni. La population est enfermée, ne peut circuler librement et il n'y a qu'un point de passage où les contrôles frisent l'inimaginable. L'Egypte a ouvert exceptionnellement un point de passage à l'occasion du Ramadan. Les Gazouis sont étranglés au niveau socio-économique, le commerce avec l'extérieur, surtout l'Egypte, est aléatoire et ponctuel. L'électricité et l'eau ne sont fournies par Israël que 4 heures par jour. Enfin les travailleurs ne sont presque plus payés depuis des mois, Hamas ne leur procurant qu'une petite partie des salaires. Une des raisons est la relation difficile avec l'autre partie palestinienne, le Fatah qui contrôle vaguement la Cisjordanie.

Cette expérience me ramène à la réflexion suivante: la non-violence active, voire musclée, est-elle possible dans une situation pareille? Gandhi a prononcé la phrase suivante: 'facing injustice, one has sometimes to privilege violence above cowardice'. D'autant que les marches du Retour ne menacent pas les droits de l'homme des juifs israéliens. Les manifestants réclament quant à eux leur droit d'exister et de pouvoir jouir des mêmes droits. La plupart de personnes que j'ai pu rencontrer, ne sont pas des faucons, mais des hommes, femmes et enfants en quête de vivre décemment et librement.

Dernier commentaire personnel: le Ramadan est suivi avec une discipline stricte. Incroyable de vivre en direct ce respect de la foi sans fondamentalisme, dans la bonne humeur du repas au crépuscule et dans la nuit qui les attend. Si dans nos régions les autorités religieuses exigeaient le respect du Carême, prières comprises, on les enfermerait dans un asile. L'Islam reste la référence pour ces millions de palestiniens. La foi est dans ces contextes d'autant plus vécue et porteuse d'un espoir qu'on ne pourra jamais mesurer.

Réginald Moreels, chirurgien,

28-05-2018

(Rédigé en nom propre)

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