François Hollande va-t-il perdre?

05/04/12 à 21:57 - Mise à jour à 21:57

Source: Le Vif

Alors que Nicolas Sarkozy a retrouvé la hargne du candidat et que Jean-Luc Mélenchon cherche à surfer sur sa hausse dans les sondages, François Hollande veut faire taire les doutes naissants autour de sa stratégie. Car le socialiste le sait et le martèle: rien n'est joué.

François Hollande va-t-il perdre?

© AFP

Il a tellement forcé sur les cordes vocales que sa voix est devenue rauque, grave, éraillée, même en dehors des meetings. "Les plus belles voix sont les voix des campagnes électorales", se rassure François Hollande.

Mais l'homme est visiblement épuisé par une offensive lancée il y a maintenant un an, après sa déclaration de candidature à Tulle (Corrèze). "Arrête de multiplier les déplacements et repose-toi", lui recommandent ses proches. Hollande laisse parler, mais continue à surcharger son agenda. Il entend bien jeter ses dernières forces dans la bataille. "Je n'ai pas fait tout cela pour préparer le coup suivant", confie-t-il.

Le candidat a ainsi ajouté à son programme un meeting géant à Vincennes, le 15 avril. Sa campagne de premier tour devait se clore à Lille? Il sera à Bordeaux, le jeudi précédant le premier tour, et envisage un autre rendez-vous le lendemain. "Je ne ferai pas de nouvelles propositions, mais je veux expliquer ma cohérence et jouer l'effet de contraste", insiste-t-il.

A la Réunion, qu'il a parcourue au pas de charge, il est allé haranguer ses fans dans le nord de l'île, puis dans l'ouest, avant de finir dans le sud. "Je sais que les journaux télévisés ne garderont que trente secondes de ma tournée, analysait François Hollande en montant dans l'avion du retour. Car la campagne officielle oblige les chaînes à traiter chaque candidat avec le même temps d'antenne." Qu'importe. "L'image subliminale que je dois donner, c'est l'envie de gagner, d'être haut au premier tour." Montrer les muscles. Faire taire les doutes qui pointent au fur et à mesure que la cote du socialiste s'affaisse. Et, surtout, comme le résume l'un de ses fidèles, "retrouver de l'impact".

Face à la menace grandissante, rendre coup pour coup

Ce changement tactique n'est pas pour déplaire à Nicolas Sarkozy, qui cherche l'affrontement. Ses annonces tonitruantes, de l'étiquetage de la viande halal au référendum sur la formation en passant par la réduction de moitié de l'immigration, heurtent ou séduisent l'électeur, mais elles visent à marquer l'opinion. "Le candidat sortant essaie d'impressionner et de scander l'actualité en multipliant les propositions, analyse Hollande. Mais il y en a tellement et trop. Plus rien n'imprime."

Tacler le bilan du chef de l'Etat ne s'étant pas révélé suffisant, Hollande s'en prend maintenant au "grand prometteur". "Vous y croyez, vous, à ces promesses?" lance Hollande à 3 000 supporters exaltés, massés sous un chapiteau balayé par le vent à Saint-Joseph (la Réunion), le 1er avril. La foule lui répond "non" en choeur. "Ah! je ne suis pas le seul à le penser alors", reprend au bond l'orateur, mettant les rieurs de son côté.

Il y a plus d'un mois, c'est-à-dire une éternité, François Hollande n'aurait même pas pris la peine de jouer avec son public sur ce sujet. L'orateur misait sur le sérieux pour se doter d'un costard présidentiel. Que du lourd: la priorité à la jeunesse, le retour à l'équilibre des finances de l'Etat, l'Europe de la croissance, la décentralisation et la réaffirmation de la puissance publique. Pas de quoi soulever les foules - à l'exception notable du Bourget. Problème, ses mesures n'étaient guère audibles, à part la supertaxation des millionnaires et les 60 000 postes dans l'éducation, quand elles n'étaient pas simplement floues (politique écologique, retraites, etc.). Hollande relativise: "Qu'a-t-on retenu de Jean-Luc Mélenchon, à part le smic à 1700 euros? Et de François Bayrou? Pas de propositions particulières. Du candidat Sarkozy? Qui se souvient de ses baisses de cotisation et de la suppression de la prime pour l'emploi?"

A l'époque, le Corrézien voulait incarner la zen attitude. Les provocations du chef de l'Etat? Quelles provocations? "Je ne me laisserai pas entraîner dans un pugilat", répétait-il. L'érosion sondagière ne le préoccupait pas, bien au contraire. "On dit que Sarkozy remonte dans les sondages, confiait-il après sa désignation en octobre. Je laisse dire. Il était si bas. Et moi si haut. Heureusement pour moi que cela arrive aujourd'hui et pas en mars ou en avril!" Nous voilà au printemps, à l'heure de la fonte des neiges... Pas de panique, objecte le maire de Paris, Bertrand Delanoë: "Dans les enquêtes d'opinion, le total des voix de gauche se situe à des niveaux très élevés."

Face à la menace grandissante, Hollande a décidé de rendre coup pour coup, quitte à écorner sa posture de rassembleur. Lui que l'on présente souvent comme un gentil joue les méchants, tâche qu'il déléguait à ses lieutenants. Le 31 mars, à 8 heures du matin, François Hollande débarque à l'aéroport de Dzaoudzi, sur la grande île de Mayotte. Des femmes mahoraises, parées de fleurs, chantent au son de percussions traditionnelles. Quel accueil! Le soleil est brûlant. A peine l'invité d'honneur a-t-il fait 10 mètres qu'il défouraille, le visage en nage et un collier de jasmin pendant autour du cou. Nicolas Sarkozy vient d'affirmer que son rival socialiste ne voulait pas être un chef. D'emblée, Hollande répond. Une heure plus tard, le socialiste monte dans une barge. Sur une banquette en bois, au milieu des voyageurs éberlués, il cingle: "Moi, je ne veux pas être chef de tout, pas être chef de parti. Ce n'est pas le rôle du président de la République." Le bateau accoste dans un port. Le Corrézien met un pied à terre. Rebelote: "Je ne veux pas être un chef de clan."

"Chaque présidentielle a réservé ses surprises"

Pour contrer la montée de Jean-Luc Mélenchon, Hollande emprunte, en revanche, des chemins plus détournés. Jamais d'attaques de front. "Je ne peux pas tenir un discours - qui serait sans doute souhaité- appelant à l'indignation", expliquait-il en marge d'un déplacement à Mont-de-Marsan (Landes), le 29 mars. "Face à un candidat qui a opéré le rassemblement à droite, la gauche doit répondre par un vote efficace", argumente le socialiste, qui agite le spectre de la dispersion des voix. Et dramatise l'échéance: "Chaque élection présidentielle a été volatile et a réservé ses surprises." Lionel Jospin en 1995, Jean-Marie Le Pen en 2002, François Bayrou en 2007.

Il n'est pas inutile de marteler que rien n'est joué. D'autant que l'abstention s'annonce historique. "L'électorat de droite est plus fidèle au vote que celui de gauche", met en garde Hollande. Le PS a mobilisé ses milliers d'élus. Le fichier des 700 000 sympathisants prêts à s'engager pour la présidentielle, constitué en grande partie à l'occasion de la primaire, a été mis à contribution avec un succès relatif. "Sur 500 adresses recueillies lors de la désignation, seulement dix personnes se sont inscrites aux formations pour le porte-à-porte et trois sont venues nous aider", note un secrétaire de section d'une ville de banlieue parisienne. "Le parti de la primaire, tirant profit du mécanisme de désignation, n'a pas encore été trouvé", concède le député François Lamy, bras droit de Martine Aubry.

Au QG parisien, avenue de Ségur, ce n'est pas la panique, mais quelques voix grognent en coulisses. A vouloir rendre Hollande le plus présidentiel possible, n'a-t-on pas enfermé le candidat dans un carcan, gommé sa proximité avec les gens, délavé son humour, effacé sa personnalité "normale" si appréciée pendant la primaire? Une ligne incarnée, selon certains, par le "dircom" de la campagne, Manuel Valls. Une réunion discrète s'est tenue au Sénat le 27 mars, entre soutiens historiques de François Hollande, pour évaluer la mainmise du député maire d'Evry. L'heure des petits complots revient. "Les doutes sont utiles, il ne faut pas les amplifier, mais il ne faut pas les nier non plus", commente le prétendant à l'Elysée, qui promet toutefois de se lâcher. A ses équipes, il a demandé que lui soient programmés des événements festifs et imaginatifs. "Mais je ne veux pas juste être un animateur de salles!".

Marcelo Wesfreid, L'Express

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