François Hollande l'ambitieux

09/10/11 à 17:33 - Mise à jour à 17:33

Source: Le Vif

Méthodique, attaché à sa liberté, François Hollande décide de tout, délègue peu. Il multiplie les rencontres, cloisonne ses contacts et se forge un réseau, plus qu'une équipe.

François Hollande l'ambitieux

© Image Globe

C'est l'histoire d'un candidat itinérant qui passe sa vie en voiture. D'une bourgade à l'autre, de la Côte d'Azur à la Bretagne. Une vie de VRP. Calé sur son siège, près du chauffeur, François Hollande lit, dort, téléphone, s'isole. Quand il est seul, il est enfin lui-même. Personne ne l'accapare. Le voici dans son vrai QG de campagne. L'antre où il mûrit ses coups. Le 9 septembre, son véhicule s'arrête à Soissons (Aisne). Il monte au premier étage de la mairie, où des parents d'élèves ont demandé à le rencontrer. Ils sont à bout. Des classes ont encore fermé. Les familles font des kilomètres pour déposer leurs enfants. Hollande veut les cajoler. "Nous mettrons des postes là où c'est le plus nécessaire", leur jure-t-il, assis sous le portrait officiel de Nicolas Sarkozy.

Le chantre de la rigueur ouvre le carnet de chèques

Quelques minutes plus tard, il se lâche lors d'une conférence de presse. Il promet carrément la création de 60 000 postes. "Et davantage si la croissance repart." La journaliste de l'AFP lui demande de bien vouloir répéter ses propos. Hollande s'exécute. Il sait qu'il vient de lâcher une bombe. A Paris, c'est la panique. "On va prendre la marée", s'affole-t-on dans son équipe dès que la nouvelle tombe. "Personne n'était au courant de sa décision", admet le responsable de l'organisation de la campagne, Stéphane Le Foll. Le chantre de la rigueur budgétaire ouvre le carnet de chèques électoral. Au nom de la jeunesse. Ses détracteurs crient à l'opportunisme.

Hollande, lui, est déjà reparti. Alors que les paysages défilent, il envoie des SMS. Il a besoin qu'on lui rédige d'urgence des argumentaires. Il demande à ses experts de vérifier les chiffres qu'il a lancés un peu à l'improviste. Le coût des 60 000 postes ? Il finira par l'évaluer à 500 millions d'euros par an, et non 250 comme au début, soit une facture globale de 2,5 milliards au bout de cinq ans. Les postes ? Il ne s'agira pas que d'enseignants.
L'heure a tourné. Voici enfin la petite commune d'Hirson, près de la frontière belge. Sous une tente aux couleurs bleu et blanc fatiguées, devant les militants, le socialiste signe des autographes. Et pose, guilleret, pour les photos. Seule une collaboratrice l'accompagne. L'ancien patron du PS voyage sans armada. "Il ne veut pas donner l'impression d'être inabordable", explique Le Foll. Question de tempérament, aussi. "François est attaché à sa liberté, explique son coordonnateur de campagne, Pierre Moscovici. Il ne faut pas l'enfermer dans une organisation rigide."

Le système Hollande, rodé pendant des années à la tête du PS, n'a pas changé. Il décide de tout. Et délègue peu. Il n'y a pas officiellement de directeur de campagne. L'organigramme est pléthorique, mais ne signifie pas grand-chose. Car le candidat ne jure que par les contacts bilatéraux. "Tout le monde a son e-mail et son téléphone", grommelle son ami de toujours le député Michel Sapin. Le fonctionnement est cloisonné. Personne, à part le candidat, ne sait bien qui fait quoi. Un exemple parmi cent : son livre Le Rêve français (éd. Privat) - sorti en août dernier - a été pris en charge par une équipe qui ignorait tout d'un autre ouvrage en préparation : un essai, chez Fayard, s'il l'emporte à l'issue de la primaire.

Séparer pour mieux régner ? Hollande peut compter sur une équipe de personnalités discrètes et efficaces comme, par exemple, Isabelle Sima (questions d'organisation), Rémi Branco (la jeunesse), les énarques Dominique Villemot (les discours) ou Manuel Flam (le développement durable). Il fuit les réunions, à part le "comité stratégique de campagne", réunissant chaque mardi à l'Assemblée une quinzaine de grands élus et de collaborateurs (Pierre Moscovici, André Vallini, Bruno Le Roux, Julien Dray, Jean-Pierre Bel, Jean-Marc Ayrault, Faouzi Lamdaouià). On y débat de tout. Comment mobiliser ? Faut-il que le candidat allège son emploi du temps ? "Je préfère la surchauffe au ralentissement", balaie l'intéressé. Faut-il croire aux sondages ? "Restons prudents, on ne connaît pas le corps électoral de la primaire", opine un jour Gérard Le Gall, qui fut le "M. Sondages" de Lionel Jospin.

Des partenaires syndicaux aux contacts patronaux

Mais l'essentiel est ailleurs. Hollande multiplie les rencontres. Il a ainsi vu tous les chefs d'état-major de l'armée en secret. Il n'oublie pas les syndicats, incontournables en cas de présidentielle. Depuis sa déclaration de candidature, le 31 mars, il a échangé, de manière officieuse, avec tous les grands leaders syndicaux (CGT, CFDT, FO, CFTC et CGC). Il a enrôlé Jacky Bontems, ex-n° 2 de la CFDT, et Marc Deluzet (CFDT). Les deux syndicalistes ont mis en place une cellule de réflexion Entreprise et social (70 syndicalistes, économistes, DRH).

Parallèlement, Bontems a créé, avec trois autres hauts responsables syndicaux, une équipe qui suggérera de prendre position en faveur d'un renforcement de l'autonomie des partenaires sociaux (tribune du candidat dans Le Monde du 14 juin). Durant le conflit des retraites, à l'automne 2010, ce groupe, qui s'est baptisé Atacama - du nom du désert chilien -, analyse chaque jour l'évolution du rapport de force. C'est lui qui fait valoir que les adhérents de leurs organisations (environ 1,5 million de personnes) sont un précieux gisement de voix pour la primaire. Ainsi naîtra l'initiative d'un rassemblement de 250 responsables syndicaux, le 19 septembre, à la mairie de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), en présence de François Hollande. Avec les patrons, il ne s'affiche pas. Mais pour une autre raison : ce ne sont pas les meilleures fréquentations pour un candidat de gauche. Pourtant, il les rencontre, les sonde et les écoute. Il en connaît beaucoup, du fait de son parcours. Il y a ceux qui lui sont familiers, car liés par l'aventure commune de la Mitterrandie : Jean-Cyril Spinetta (président d'Air France-KLM) ou Anne Lauvergeon, qu'il continue de voir après son départ d'Areva. D'autres lui sont proches pour cause de formation commune (HEC et/ou ENA) : Henri de Castries (Axa) a beau être sarkozyste, les deux hommes sont liés par un peu plus qu'une simple camaraderie forgée par les batailles de polochon du service militaire. Enfin, Hollande est entouré d'amis qui baignent dans le milieu patronal, comme Jean-Pierre Jouyet (président de l'Autorité des marchés financiers) ou Paul Boury, conseil en lobbying.

Un oeil sur le réseau, l'autre sur les rivaux

Dans le monde de l'assurance, Hollande parle avec Denis Kessler (Scor) ou Bernard Spitz (président de la Fédération française des sociétés d'assurances). Dans l'industrie, il connaît bien Christophe de Margerie (Total), voit Gérard Mestrallet (GDF-Suez), apprécie la vision industrialiste d'un Jean-Louis Beffa (Saint-Gobain). A la rentrée, il a déjeuné avec le patron de Vivendi, Jean-Bernard Lévy. Des rencontres sont organisées avec Claude Bébéar (Axa) et Michel Pébereau (BNP Paribas), ténors du monde des affaires. Au début de juillet, le candidat a planché devant l'Association française des entreprises privées, ce discret cénacle de grandes sociétés.
Pendant qu'il tisse son réseau, Hollande n'oublie pas d'observer ses rivaux. Entre deux rendez-vous, il sonde ses proches. "Aubry a-t-elle été bonne à la télévision ?" Lors d'une réunion militante de la maire de Lille à Lomme (Nord), on lui fait parvenir une photo de l'assistance, prise au milieu du public par un ami. Ce n'est pas suffisant. Le concurrent veut en savoir plus. Etre tenu informé. La salle s'est-elle remplie ? Ainsi va Hollande. Tout scruter, tout décider, tout piloter soi-même, pour être, comme toujours, seul maître à bord.

CORINNE LHAÏK ET MARCELO WESFREID

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