France: Taubira part "sur un désaccord politique majeur"

27/01/16 à 19:16 - Mise à jour à 19:15

Source: Afp

Le virage sécuritaire pris par l'exécutif français après les attentats de novembre a eu raison de sa ministre de la Justice: Christiane Taubira, icône de la gauche, a démissionné mercredi, en profond désaccord sur la réforme constitutionnelle voulue par François Hollande.

France: Taubira part "sur un désaccord politique majeur"

© Reuters

Après des mois de tergiversations, sa démission annoncée par un communiqué de l'Elysée intervient le jour où le Premier ministre Manuel Valls présentait la dernière mouture de cette réforme qui inscrit dans la Constitution l'état d'urgence ainsi que la déchéance de nationalité pour les auteurs de crimes terroristes.

"Parfois résister c'est rester, parfois résister c'est partir. Par fidélité à soi, à nous. Pour le dernier mot à l'éthique et au droit", a tweeté Mme Taubira, 63 ans, peu après sa démission, actée selon l'Elysée avant le départ de M. Hollande en Inde le week-end dernier.

Affirmant quitter le gouvernement "sur un désaccord politique majeur", elle a ajouté, lors d'une conférence de presse, choisir "d'être fidèle à moi-même, à mes engagements, mes combats et mon rapport aux autres".

La ministre, une femme lettrée et grande oratrice, à la forte personnalité, a aussitôt été remplacée par Jean-Jacques Urvoas, un proche du Premier ministre Manuel Valls, spécialiste des questions de sécurité.

François Hollande a fait valoir la nécessité au gouvernement d'une "éthique collective et d'une cohérence forte", selon le porte-parole du gouvernement.

Sortir du guêpier

La droite et l'extrême droite, dont la ministre de la Justice, originaire de Guyane, était la tête de turc depuis qu'elle a porté en 2013 la loi sur le mariage homosexuel, se sont réjouies de sa démission.

C'est "une bonne nouvelle pour la France", s'est félicitée la présidente du Front National Marine Le Pen, accusant Mme Taubira d'avoir "fortement dégradé" la "situation sécuritaire" de la France" et "affaibli l'autorité de l'Etat" avec une politique pénale "laxiste".

"La démission de Christiane Taubira est logique, elle n'était plus en cohérence avec le gouvernement", a renchéri Hervé Mariton, député du parti Les Républicains (droite).

Mme Taubira, censée porter la réforme constitutionnelle, n'avait pas caché son opposition à l'extension de la déchéance de nationalité aux binationaux nés Français (déjà possible pour les naturalisés) et à son inscription dans la Constitution.

Cette mesure avant tout symbolique annoncée par le président socialiste dès le 16 novembre devant le Parlement était réclamée par l'opposition, mais a fracturé la gauche, certains accusant l'exécutif d'introduire une différence de traitement entre citoyens, un sujet sensible en France où les binationaux sont évalués à 3,6 millions.

Les auteurs des attentats de 2015 en France avaient tous grandi en Europe et certains avaient la nationalité française. Mais la mesure n'aurait eu sur eux aucun effet: ils sont tous morts dans des attaques kamikazes ou ont été tués dans des affrontements avec la police.

Pour se sortir du guêpier, Manuel Valls a annoncé mercredi que le projet de réforme de la Constitution ne contiendra "aucune référence" à la binationalité. Mais en dépit de cette subtilité d'écriture, cette sanction ne pourra concerner en pratique les Français sans autre nationalité, les conventions internationales interdisant de créer des apatrides.

En porte-à-faux

Depuis plusieurs mois, Christiane Taubira était en porte-à-faux avec la politique de l'exécutif. A plusieurs reprises, elle a exprimé ses divergences, sur la loi sur le renseignement, sur l'inflexion économique libérale, sur "les mots de la droite" adoptés par la gauche en matière de sécurité... Mais elle est restée à son poste.

Les attentats de janvier et de novembre à Paris avaient isolé un peu plus encore la ministre dont le discours progressiste ne pouvait que détonner en période d'état d'urgence.

Cette ancienne militante indépendantiste originaire de Guyane, descendante d'esclaves, d'une culture humaniste tranchant avec la formation technocratique de nombreux politiques français, a toujours opposé une sérénité inébranlable aux attaques. Elle a été l'objet de nombreux dérapages racistes à l'extrême droite et sur les réseaux sociaux.

Mais sa position au gouvernement était devenue intenable. D'autres figures de la "gauche de la gauche", comme Benoît Hamon, Arnaud Montebourg ou l'écologiste Cécile Duflot, sont partis depuis longtemps et son maintien commençait à entamer son image.

A l'Assemblée nationale, les députés de gauche ont ovationné debout l'ex ministre en la remerciant pour les "combats emblématiques" menés ensemble. Certains élus de gauche ont déploré un nouveau "rétrécissement" de la majorité de gauche au pouvoir depuis 2012.

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