Etat palestinien, les espoirs et les risques

20/09/11 à 12:39 - Mise à jour à 12:39

Source: Le Vif

Qu'elle soit déposée le 23 septembre devant le Conseil de sécurité ou l'Assemblée générale, la demande de reconnaissance à l'ONU d'un Etat de Palestine trouve des partisans, mais aussi des détracteurs parmi les Palestiniens. Le point sur leurs arguments.

Etat palestinien, les espoirs et les risques

© EPA

L'Autorité palestinienne s'apprête à déposer à l'ONU une demande de reconnaissance d'un Etat palestinien. C'est le blocage des négociations de paix, interrompues à l'automne dernier à la suite du refus israélien de geler la colonisation dans les territoires occupés, qui a conduit l'Autorité palestinienne à choisir le levier de l'action diplomatique. Mais si cette demande suscite l'espoir chez les uns, elle provoque des réticences et des doutes chez les autres. Le point sur quelques-uns de ces arguments.

Il ne reste plus d'autre issue après des années de blocage Aux Israéliens qui mettent en garde les Palestiniens contre toute action "unilatérale", les Palestiniens ont beau jeu de rétorquer que la négociation bilatérale a échoué. Près de 20 ans après les accords d'Oslo, et 63 ans après le plan de partage de l'ONU qui prévoyait une solution à deux Etats, les négociations sont au point mort et la colonisation se poursuit inexorablement.

En juillet 2010, un rapport de l'organisation israélienne de défense des droits de l'Homme B'Tselem indiquait que les colons présents en Cisjordanie occupent 42% du territoire. A quoi il faut ajouter les rives du Jourdain et les zones annexés par le mur de séparation avec Israël, tandis que Jérusalem-Est compte désormais autant de Juifs que d'Arabes. A ce rythme, "il n'y aura bientôt plus rien à négocier", constate Khalil Tafakji, ancien cartographe de la délégation palestinienne interrogé par le Nouvel Obs.

La démarche de l'Autorité palestinienne n'était pourtant peut-être au départ qu'un moyen de faire pression dans l'espoir d'une reprise des négociations, estime le chercheur Julien Salingue, "sauf que les négociations n'ont pas repris."

Renforcer la position palestinienne Un Etat donnera aux Palestiniens une plus grande marge de manoeuvre face à l'occupation israélienne, plaide le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas. "Cela mettra en évidence que la Palestine est un Etat occupé, alors qu'actuellement, Israël prétend que la Cisjordanie et Jérusalem-Est ne sont que des 'territoires disputés'".

En outre, un Etat palestinien "pourrait exiger de traiter désormais, à égalité, avec l'Etat d'Israël, non plus dans le cadre du Quartet, mais dans celui de l'ONU. Les droits du peuple palestinien bénéficieraient ainsi d'un surcroît de légitimité, y compris le droit au retour ou à compensation", complète Dominique Vidal.

L'argument ne convainc pas tous les observateurs. Un Etat pourrait bien ne rien changer à la situation des Palestiniens. Pour preuve, le passif israélien en Syrie et au Liban. Leur statut d'Etat n'a pas empêché Israël d'occuper le Golan depuis 1967, ni d'attaquer et d'occuper une partie du territoire libanais entre 1978 et 2000, argumente Mehdi Hasan, rédacteur en chef du magazine britannique New Statesman.

Accéder directement aux instances internationales Si les Palestiniens renoncent à présenter leur demande d'adhésion d'un Etat de Palestine au Conseil de sécurité de l'ONU afin d'éviter un veto américain, ils peuvent soumettre une motion aux 193 membres de l'Assemblée générale, où quelque 125 pays devraient appuyer leur demande. Ils obtiendraient alors un statut d'Etat non membre comme c'est le cas pour le Vatican. Cette option autorisera les Palestiniens à accéder aux instances internationales, et notamment à la Cour pénale internationale. Toutefois, cette possibilité dépendra de la formulation de la résolution et de l'interprétation qui en sera faite.

Mettre l'Etat d'Israël devant ses responsabilités...
Un soutien appuyé de la plus grande partie des pays du monde porterait un coup sévère à l'image d'Israël. Surtout dans le contexte du coup de froid récent des relations d'Israël avec ses deux grands voisins que sont la Turquie et l'Egypte. "C'est la première fois depuis sa création en 1948 qu'Israël ne compte pas d'allié parmi les trois grandes puissances régionales que sont l'Egypte, la Turquie et l'Iran", avertit dans Haaretz l'éditorialiste américain Bradley Burston, qui égrène 10 raisons justifiant la démarche palestinienne.

... ainsi que les Etats-Unis
Si les Palestiniens demandent une reconnaissance devant le Conseil de sécurité de l'ONU, le veto américain est assuré. Barack Obama avait pourtant commencé son mandat sur une promesse de relance du processus de paix, et s'était prononcé en mai dernier en faveur d'un Etat palestinien fondé sur les lignes de 1967. Mais en difficulté à un an de sa réélection, le président américain ne peut prendre en effet le risque de s'aliéner le lobby pro-israélien aux Etats-Unis. C'est pourquoi il tente désormais de dissuader les Palestiniens d'aller au bout de leur démarche. Mais une telle attitude serait dommageable pour l'image des Etats-Unis dans le monde arabe, en particulier en cette année de bouleversements démocratiques dans la région. "L'influence américaine dans le monde arabe déclinera un peu plus, la sécurité d'Israël sera fragilisée et c'est l'Iran qui sortira renforcé", plaide le prince Turki al-Faiçal, ancien ambassadeur saoudien aux Etats-Unis.

Le soutien de l'intelligentsia israélienne
A partir du mois d'avril, plusieurs intellectuels israéliens ont apporté leur soutien à la perspective d'un Etat palestinien. Parmi eux, l'ancien président de la Knesset, Avraham Burg. Au niveau européen JCall, un groupe de personnalités juives européennes, engagées en faveur de la paix appuie également cette initiative, constatant que "le statu quo n'est plus tenable car il est porteur de menaces, particulièrement dans le contexte du printemps arabe".

Les craintes
Des risques de nouvelles violences dans les territoires occupés
Les responsables palestiniens ont prévu d'organiser des manifestations de soutien à la demande d'adhésion à l'ONU d'un Etat de Palestine. Celles-ci pourraient dégénérer, craignent certains observateurs. D'autant que les colons soufflent sur les braises: certains d'entre eux se sont livrés à des actes de vandalisme ces derniers jours près de Naplouse en Cisjordanie. Selon Haaretz, le Shin Beth, le service de sécurité intérieure israélien, estime que des ultras de droite sont passés "d'actes antiarabes spontanés à un stade plus organisé en constituant des listes de cibles potentielles" dans des villages palestiniens.
En outre, quand les Palestiniens s'apercevront que rien n'a changé après la reconnaissance d'un Etat palestinien, la tension peut encore s'accroître. Mais une partie des spécialistes de la région en doute: la population palestinienne, échaudée, n'a aucune illusion sur cette démarche et "n'y adhère pas", juge Jean-François Legrain, chercheur au CNRS. "On risque d'assister, comme en mars puis en mai, à des bouffées de fièvre locales. Rien de durable ni de généralisé", estime-t-il.

Une Palestine pour quels Palestiniens?
Un Etat oui, mais quel Etat? Pour le professeur de droit international Guy Goodwin-Gill, les Palestiniens perdraient beaucoup en cas d'admission sur la base de la demande de l'Autorité palestinienne. Actuellement, l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP), qui a proclamé en 1988 un "État de Palestine" reconnu par 89 États, est détentrice d'un siège d'observateur à l'ONU. L'OLP représente l'ensemble des Palestiniens. Or la population palestinienne est évaluée à environ 11 millions de personnes à travers le monde dont approximativement 2,3 millions en Cisjordanie -y compris les Palestiniens de Jérusalem-Est et 1,4 million à Gaza. Les 4,5 millions de Palestiniens réfugiés dans les pays voisins, les 1,5 millions de Palestiniens israéliens et les Palestiniens de la diaspora dispersés dans le reste du monde ne seraient plus représentés par cette instance, estime Guy Goodwin-Gill.

Gidi Grintein, un proche d'Ehud Barak, se félicite d'ailleurs du fait que cette option permettrait de marginaliser l'UNRWA, l'agence de l'ONU pour les réfugiés palestiniens: "L'établissement d'un tel Etat va inscrire dans la durée le fait qu'Israël gardera le contrôle des questions de sécurité et réduire le problème des réfugiés en marginalisant l'UNRWA et en affaiblissant le statut des réfugiés", écrit-il dans Haaretz.

L'aide américaine menacée Le Congrès américain, à majorité républicaine et résolument pro-israélien, menace, en cas de "démarche unilatérale" de couper l'aide, estimée à 450 millions de dollars par an, accordée par les Etats-Unis aux Palestiniens. Certaines capitales européennes, également hostiles à cette démarche pourraient également envisager une révision de leur relation avec la Palestine: l'Allemagne, l'Italie, les Pays-Bas, la Bulgarie et la Tchéquie. Mais la menace américaine ne pèse guère pour le porte-parole de l'Autorité, Ghassan Khatib: "Je ne crois pas que les Américains mettront leurs menaces à exécution", confie-t-il. En outre, "cette année, les Etats-Unis n'ont pas donné un sou", renchérit un diplomate occidental.

Un prétexte pour Israël pour durcir encore davantage ses positions Tel Aviv menace de bloquer les taxes dues à l'Autorité palestinienne et prélevées par Israël. (En vertu des accords d'Oslo, Israël reverse à l'Autorité palestinienne des taxes prélevées pour le compte de cette dernière sur les marchandises transitant via les ports et aéroports israéliens, puisque les territoires palestiniens n'ont pas la possibilité d'effectuer ces opérations de façon autonome). Les transferts de taxes fournissent annuellement entre 675 millions et près d'un milliard d'euros de revenus à l'Autorité palestinienne, soit deux tiers de son budget. L'Etat hébreu a déjà suspendu à plusieurs reprises le versement de ces taxes.
Plus grave, prétextant que cette décision 'unilatérale' menace l'existence d'Israël, l'extrême droite, en particulier le ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman, a menacé les Palestiniens de mesures de rétorsion: "l'annexion, par exemple, moyennant quelques aménagements mineurs, des territoires situés en zone C, soit environ 60% de la Cisjordanie occupée, toujours sous contrôle de l'Etat hébreu", craint Jean-François Legrain.

Catherine Goueset

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