Erdoğan, l'homme qui tient la Turquie

12/08/14 à 15:31 - Mise à jour à 15:31

Source: Le Vif

Dimanche dernier, le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdo?an (AKP) remportait la première élection présidentielle disputée au suffrage universel direct. Avec près de 52 % des suffrages exprimés en sa faveur dès le premier tour, il reléguait ainsi ses deux rivaux au rang d'observateurs, d'après les premiers résultats. Une victoire écrasante donc, qui en ferait presque oublier que l'homme n'a jamais été aussi vivement critiqué depuis son arrivée au pouvoir en 2003.

Erdoğan, l'homme qui tient la Turquie

© Simon Lancelevé

Dimanche soir dans le quartier de Kadiköy, sur la rive asiatique d'Istanbul. Recep Tayyip Erdo?an vient d'être élu premier président de Turquie au suffrage universel avec 52 % des suffrages, loin devant ses opposants Ekmeleddin Ihsano?lu, candidat commun de l'opposition social-démocrate et nationaliste(CHP-MHP : 39 %) et Selahattin Demirta?, de la minorité kurde (HDP : 9 %).

Pourtant, contrairement aux images tournées à Ankara, relayées en boucle par les chaînes d'information proches du pouvoir, aucune effusion ou scène de liesse dans ce coin de la capitale économique du pays. Ici, l'ambiance serait plutôt à l'abattement. "Ça n'est pas une surprise, on s'y attendait, explique Élodie, jeune Franco-Turque de 23 ans au téléphone. On avait juste espoir qu'il n'ait pas la majorité dès le premier tour."

Vers un régime présidentiel ou semi-présidentiel fort

Un manque de fair-play dira-t-on ? Pas vraiment. Juste que Recep Tayyip Erdo?an a le don de diviser le pays. D'ailleurs, une carte réalisée par le site du journal Haberler expose parfaitement l'opposition entre le littoral dynamique, "l'autre Turquie", pro-coalition de l'opposition, et les terres, pro-AKP.

Ainsi, aujourd'hui, pour bon nombre de Stambouliotes, l'heure est à l'interrogation, voire à l'inquiétude, selon Le Figaro. Car Recep Tayyip Erdo?an l'a bien martelé, avec sa verve charismatique : il entend instaurer une présidence "active", à la française ou à l'américaine ; alors que le rôle était jusqu'alors dévolu à un pouvoir symbolique.

Sercan Gidi?o?lu, enseignant de science politique et relations internationales, confirme : "L'ambition de M. Erdo?an d'être un président de la République politiquement "fort", voire plus fort que la constitution ne le prévoit, n'est un secret pour personne. En plus, quand c'est le peuple qui élit directement le président de la République, il est aussi normal que ce président soit une figure politique plus active".

Pour cela, Recep Tayyip Erdo?an entend changer la Constitution, mais devra attendre les législatives de 2015, en espérant que son parti conquière le nombre de sièges nécessaires. Ce sont donc "les élections générales de l'année prochaine et les performances de l'AKP et des partis d'opposition qui vont déterminer si M. Erdo?an aura, ou pas, un grand pouvoir pour changer la constitution et le régime", résume Sercan Gidi?o?lu. Un avis que ne partage pas le politologue Bask?n Oran, interrogé par le Figaro, qui assurait que Recep Tayyip Erdo?an pourrait recourir à des vides juridiques pour "régner encore plus".

Recep Tayyip Erdo?an apparaît donc, aujourd'hui plus que jamais, indéboulonnable. Et après les manifestations de Gezi Park et celles qui s'en sont suivi toute l'année 2013-2014, l'éclatement du scandale politico-judiciaire de l'hiver dernier, rien ne semble en mesure d'arrêter "l'homme qui n'a jamais perdu une élection".

La voix de la peur

Un succès difficile à comprendre de l'extérieur, mais que Sercan Gidi?o?lu parvient à expliquer : "Je pense qu'il y a deux choses très importantes. Premièrement, M. Erdo?an sait très bien jouer avec la peur pour conforter son pouvoir, comme dans les régimes autoritaires, totalitaires ou fascistes (...) Il a réussi à véhiculer l'idée auprès des nouveaux riches qu'ils pourraient perdre leurs biens, leurs privilèges politiques, leur position dominante dans la société si quelqu'un d'autre que lui venait au pouvoir (...) À côté, il a su lier les gens à son mouvement, avec des liens économiques et religieux (...) Le grand public qui soutient AKP a peur aussi de perdre ses avantages, leur situation favorisée. Pour eux, c'est une sorte de revanche des opprimés et ils craignent un renversement."

Un autre facteur clé tiendrait en la personnalité même de Recep Tayyip Erdo?an ; lui qui a réussi à se débarrasser de la tutelle de l'armée et qui vante le miracle économique du pays depuis son arrivée. Lui, l'enfant des faubourgs d'Istanbul dont la gouaille alliée au propos religieux trouvent écho chez tous ceux rêvant d'un retour de la Turquie à l'islam, à sa grandeur ottomane, comme l'écrivait Marc Semo, pour un portrait de Libération.

Virilité et contrôles

Un discours d'homme fort, à la Poutine, qui plaît d'autant plus qu'en Turquie, "on adore le pouvoir et celui qui donne l'image du plus fort, même s'il n'a aucune qualité ou valeur. C'est comme ça dans la politique, dans les sports, dans les arts, partout. La plupart des gens qui votent pour Erdo?an ont une sorte d'obsession pour le pouvoir et pour les hommes forts. Donc, ils ne prennent pas en compte les défaillances ou les scandales, les corruptions du gouvernement, mais votent pour le pouvoir. Pour eux, tout ça (scandales et défaillances, NDLR) n'est que des complots pour l'affaiblir", poursuit Sercan Gidi?o?lu.


Un homme fort qui sait cultiver son image et s'afficher omniprésent dans les médias.

Si une partie de la population est séduite, c'est justement cet excès autoritaire qui exaspère Élodie : "Il n'a tellement peur de rien qu'il en arrive lui-même aux mains en frappant un de ces concitoyens, lors de la catastrophe de Soma, alors qu'il était Premier ministre!"


Montage vidéo amateur des débordements de Soma en mai dernier.

Une opposition diffuse

En contrôlant maintenant l'exécutif, le législatif et le judiciaire, rien ni personne ne semble en mesure de s'opposer à lui. D'autant qu'en face, l'opposition paraît s'essouffler, blasée, et incapable d'offrir une alternative rapide. "Les partis d'opposition ne correspondent malheureusement pas aux nécessités et aux exigences des gens, déplore Sercan Gidi?o?lu. De plus, il ne faut pas oublier que l'électorat de AKP est idéologiquement très consolidé, tandis que les autres couches de la société ne peuvent pas se réunir facilement autour d'une même idéologie ou d'un même parti. À l'intérieur de cette autre moitié de la Turquie, il y a les nationalistes, les kémalistes nationalistes (de M. Kemal Atatürk, fondateur de la République turque moderne et laïque, NDLR), les socio-démocrates, les conservateurs, les gauchistes, les démocrates, et ceux qui n'entrent dans aucune de ces catégories. Donc, ce n'est pas un groupe électoralement uni." Même chez les très engagés jeunes manifestants de Gezi, près de 70 % se déclareraient sans étiquette, d'après une étude menée par l'université Bilgi d'Istanbul.

Interrogés il y a quelques mois par des étudiants en journalisme de l'université de Galatasaray d'Istanbul, plusieurs manifestants critiquaient Recep Tayyip Erdo?an, "ses interdictions", "sa censure sur Internet" et "sa radicalisation religieuse". Pourtant, comme Bu?ra, étudiant en ingénierie à ITU, beaucoup s'accordaient : "la Turquie aujourd'hui c'est la Turquie d'Erdo?an. On ne peut pas l'imaginer sans lui. Il dirige tout". Aujourd'hui plus encore.

Ces derniers continuent pourtant de partager via les réseaux sociaux et au sein de petits groupes de discussion libre, comme "Solidarité Taksim" -du nom de la place des manifestations à Istanbul-, et promettent de lutter encore.

"Je ne cesse de partager des documents, des reportages, des témoignages, des vidéos pour faire réagir les gens, assure ce mardi un Turc d'Izmir qui a préféré rester anonyme. Jusqu'au bout, je continuerai à défendre mes idées".

Un combat qu'il risque de mener encore quelques années. Recep Tayyip Erdo?an se voyant bien rester jusqu'en 2023, pour le centenaire de la République, selon l'AFP.

Simon Lancelevé

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