Egypte: une "deuxième révolution" avant les élections?

26/11/11 à 08:58 - Mise à jour à 08:58

Source: Le Vif

Des milliers d'Egyptiens se rassemblent ce vendredi sur la place Tahrir au Caire. C'est la manifestation dite de "la dernière chance", trois jours avant les premières élections législatives post-Moubarak.

Egypte: une "deuxième révolution" avant les élections?

© Reuters

Ils réclament une fois de plus le départ immédiat du pouvoir militaire. Le Conseil suprême des forces armées (CSFA) a leur répondu jeudi soir en désignant un nouveau Premier ministre, pour remplacer celui qui a démissionné après des heurts meurtriers entre manifestants et forces de l'ordre. Le nom de Kamal el-Ganzouri, ancien Premier ministre sous Moubarak, satisfera-t-il les Egyptiens, déterminés à ne pas voir leur révolution confisquée?

Une semaine d'affrontements

La place Tahrir noire de monde, des tentes dressées en son centre. Non, l'image ne date pas de la révolte contre Hosni Moubarak en janvier-février 2011, mais bien de novembre 2011. Vendredi 18 novembre, la manifestants exigeaient la fin du pouvoir militaire, soupçonné de vouloir retarder la transmission des rênes du pays à la société civile. Dans la soirée, la manifestation a dégénéré en émeute et en affrontements avec les forces de l'ordre.

Les manifestations ont non seulement secoué le centre du Caire mais plusieurs villes du pays, avec des affrontements notamment à Alexandrie et Port-Saïd, Suez, Qena, Assiout et Aswane ainsi que dans la province de Daqahliya, dans le delta du Nil. Les heurts se sont poursuivis plusieurs jours, jusqu'à la conclusion d'une trêve dans la nuit de mercredi à jeudi. Résultat des affrontements: 41 morts, dont 36 au Caire. L'armée s'est excusée pour ce terrible bilan.

Les méthodes de la police

Des militants dénoncent les "arracheurs d'yeux": des policiers armés de fusils qui tireraient en visant délibérément les yeux de manifestants. "Pour une bonne partie de la population, les forces de sécurité font partie de l'insécurité", estime d'ailleurs un chercheur à l'Arab Reform Initiative cité par Le Monde. Dans cette vidéo, un des policiers félicite son collègue après un tir: "Dans son oeil! C'est dans son oeil!"

Il faut "s'assurer que des comptes soient demandés aux responsables", martèle le haut-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, Navi Pillay. Elle exige la mise en place d'une enquête "rapide, impartiale et indépendante" sur ces tueries. L'usage de gaz aux effets suffocants, par exemple, inquiète Amnesty International. Et des médecins ont affirmé que des balles réelles avaient été utilisées face aux manifestants.

La place des Frères musulmans

La confrérie islamiste, très populaire en Egypte, poursuit son offensive de charme, raconte notre correspondant au Caire. Les Frères musulmans se sont joints à l'appel à manifester le 18 novembre, s'opposant ainsi à l'armée plus frontalement qu'elle ne l'avait fait auparavant.

"Mais lorsque la contestation a dégénéré en émeutes, faisant planer une lourde menace sur le processus électoral, ils ont aussitôt fait marche arrière, comme inquiets de voir se dérober un succès annoncé", commente encore notre correspondant. Le mardi 22 novembre, ils ne se sont pas associés à l'appel à une nouvelle manifestation préférant participer à la réunion convoquée par le CSFA pour dénouer le volet "politique" de la crise.

Une crise politique L'équipe gouvernementale d'Essam Charaf a présenté sa démission lundi soir, "vu les circonstances difficiles que traverse actuellement le pays", expliquait un porte-parole. Elle avait déjà voulu se retirer après des violences contre les coptes, en octobre dernier. Mais le CSFA l'avait écartée. Pas cette fois: l'armée a fini par accepter cette démission en reconnaissant que le pays traverse une grave "crise".

Un accord sur la formation d'un gouvernement de "salut national" en Egypte a été conclu lors d'une réunion entre le pouvoir militaire et des mouvements politiques, le mardi 22 novembre. Et jeudi 24 novembre, dans la soirée, les télévisions privées avançaient le nom de Kamal el-Ganzouri pour devenir Premier ministre. Cette nomination d'un ex-Premier ministre d'Hosni Moubarak a été confirmée ce vendredi matin à la télévision d'Etat.

Les promesses de l'armée

Mardi soir, c'est le maréchal Hussein Tantaoui, qui dirige le CSFA, qui est apparu à la télévision pour transmettre les nouvelles promesses de l'armée pour calmer les ardeurs de la foule. "L'armée ne veut pas le pouvoir et met les intérêts du peuple au-delà de toute considération. Elle est tout à fait prête à remettre les responsabilités immédiatement, si le peuple le souhaite, à travers un référendum populaire", a-t-il annoncé.

L'armée égyptienne s'est aussi engagée à organiser avant la fin juin 2012 une élection présidentielle, devant permettre le transfert du pouvoir à un chef de l'Etat élu. Accélérer encore davantage le calendrier ou partir précipitamment ne servirait par la révolution, selon elle. "Le peuple nous a confié une mission et si nous y renonçons maintenant cela voudrait dire que nous trahissons le peuple", a déclaré lors d'une conférence de presse le général Moukhtar el-Moullah.

Les Egyptiens ne croient plus Tantaoui La foule n'est pas convaincue. L'érosion de la confiance envers l'armée, pilier de l'Etat égyptien, s'accentue. L'armée, ou plutôt le CSFA. L'écrivain Alaa el-Aswany insiste sur la distinction: "Pendant la révolution, l'armée a refusé de tirer sur les Egyptiens. Ce n'est pas négligeable. Je la distingue du Conseil militaire, composé de généraux qui aujourd'hui contrôlent à la fois la présidence et le Parlement. Ils n'ont pas protégé la révolution et, aujourd'hui, ils maintiennent au pouvoir le régime de Moubarak."

"Les vestiges de l'ordre ancien étouffent la naissance d'une nouvelle Egypte", résume le New York Times. Et selon un sondage réalisé par l'université américaine du Maryland, 43% des Egyptiens pensent que leur armée "travaille à ralentir où à remettre en cause" les acquis de la "révolution". Seuls 21% pensent que les militaires défendent ces évolutions.

Le peuple égyptien veut voir les militaires "rentrer à la caserne" et transmettre le flambeau du pouvoir au plus vite. Et il veut notamment que le maréchal Tantaoui "dégage", un terme déjà utilisé contre Moubarak il y a dix mois. De même, le leitmotiv "le peuple veut la chute du régime" est devenu "le peuple veut la chute du maréchal". Ce haut-gradé, ministre de la Défense sous Moubarak, occupe de facto le poste de chef de l'Etat. Déjà caricaturé depuis des mois dans les rues du Caire, il est désormais qualifié de "Moubarak copié/collé" par les manifestants.

Vendredi, les manifestants étaient de retour sur la place Tahrir. Le quotidien gouvernemental Al-Ahram titre "Le vendredi de la dernière chance... la stabilité ou le chaos". Pour un autre quotidien gouvernemental, Al-Akhbar, il s'agit du "vendredi du tournant". Outre le retour à une gouvernance civile, les manifestants ont également placé ce vendredi sous le slogan "le droit des martyrs", les personnes tuées ces derniers jours.

Comme on pouvait s'y attendre, le choix de Kamal el-Ganzouri comme nouveau Premier ministre ne semble pas les réjouir. Il est raillé sur Internet et l'entrée du gouvernement est bloqué par des manifestants, ce vendredi soir.

Sur leur page Facebook, plusieurs mouvements pro-démocratie ont proposé une liste de noms pour la constitution d'un gouvernement de salut national. Ils font notamment mention de Mohamed el-Baradei, ancien chef de l'AIEA qui vise la présidence, ainsi qu'Amr Moussa, ancien chef de la Ligue arabe et lui aussi potentiel président. El-Baradei était là, ce vendredi, sur la place Tahrir.

Un lundi d'élections Les Egyptiens semblent donc déjà se tourner vers des figures potentiellement présidentielles... mais c'est un scrutin législatif qui se profile, ce lundi, s'il n'est pas repoussé en raison des violences récentes. C'est seulement après ces élections que le nouveau gouvernement sera annoncé.

Marie Simon

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