Egypte: "Qui a donné l'ordre de tirer sur les coptes?"

11/10/11 à 07:47 - Mise à jour à 07:47

Source: Le Vif

Une manifestation de coptes a dégénéré ce dimanche au Caire, faisant 25 morts. Depuis, les Egyptiens s'interrogent: le pouvoir militaire tenterait-il d'attiser les tensions interconfessionnelles pour mieux se maintenir ?

Egypte: "Qui a donné l'ordre de tirer sur les coptes?"

© EPA

Rappel des faits
Il est 15h, dimanche, quand une manifestation se met en route dans le centre du Caire. Le rassemblement vise à protester contre l'incendie d'une église dans le gouvernorat d'Assouan, dans le sud de l'Egypte. Des milliers de coptes défilent, pacifiquement, du quartier de Chobra vers celui de Maspero, où se trouve la télévision publique.

Trois heures plus tard, la confusion la plus totale règne. Des affrontements entre musulmans armés de bâtons et chrétiens éclatent près de l'hôpital où était soignée la majorité des manifestants coptes. Et font temporairement craindre un embrasement plus vaste. De nombreux appels au calme et à la retenue sont lancés. Un couvre-feu est décrété dans le centre du Caire pour la nuit. Les violences ont fait un total de 25 morts et 200 blessés.

Des images choquantes
Il s'agit des violences les plus meurtrières depuis la révolte qui a renversé le président Hosni Moubarak en février dernier. "Je suis choquée et triste", confie Shahinaz Abdel Salam, blogueuse égyptienne, que LeVif.be/L'Express.fr a rencontrée ce lundi à Paris à l'occasion de la sortie de son livre Egypte, les débuts de la liberté (Ed. Michel Lafon).

Ce ne sont pas des affrontements entre musulmans et chrétiens, ce sont des tentatives de provoquer le chaos et la sédition
"Des activistes qui étaient dans la rue ont raconté la violence des forces armées. Sur la chaîne Al Arabiya, on a vu des tanks passer sur des manifestants", ajoute-t-elle. "Un véhicule de l'armée a roulé sur cinq manifestants", confirme le père Daoud, un prêtre copte interrogé par l'AFP. Un journaliste de cette agence a d'ailleurs vu certaines dépouilles au visage écrasé, méconnaissable. 17 des 25 victimes au moins auraient ainsi été entraînées sous les roues des véhicules militaires. Des blessures par balles étaient aussi visibles sur certains corps.

Pourquoi la manifestation a-t-elle dégénéré? Les raisons restent confuses. La télévision d'Etat affirme que les protestataires ont lancé des pierres sur les forces de l'ordre et, citant des témoins, que les manifestants coptes étaient armés. Elle assure que les polices anti-émeutes et militaire ont tiré des coups de feu en l'air et des lacrymogènes pour disperser la foule. La chaîne publique cite des soldats blessés, qui assurent qu'ils ne disposent pas de balles réelles.

Pendant ce temps, sur Twitter, beaucoup parlent de l'intervention de "voyous" venus perturber le rassemblement. Le Premier ministre Essam Charaf a appelé chrétiens et musulmans "à la retenue" et à ne pas céder aux "appels à la sédition". "Ce qui se passe, ce ne sont pas des affrontements entre musulmans et chrétiens, ce sont des tentatives de provoquer le chaos et la sédition", a-t-il dit sur sa page officielle sur Facebook.

A quoi jouent les autorités militaires?
Le Premier ministre Essam Charaf a en outre estimé qu'il s'agissait d'un "complot pour éloigner l'Egypte des élections". Il explique qu'"il y a des mains cachées derrière ces évènements". Cette main pourrait-elle être celle du Conseil suprême des forces armées, dirigé par le maréchal Hussein Tantaoui?

La blogueuse Shahinaz Abdel Salam n'a pas de preuve et attend les rapports d'associations parties enquêter sur le terrain, mais elle relève des faits troublants. "La télé égyptienne a presque appelé les musulmans à protéger l'armée attaquée par les coptes, c'était n'importe quoi. Comment se fait-il que les forces armées aient, en parallèle, coupé les chaînes satellites ? Sur l'une d'entre elles, on les a entendus entrer dans le studio où la présentatrice travaillait pour couper le direct. Ils ont aussi coupé des journaux en ligne. Ce comportement n'est pas normal! Qui a donné l'ordre de faire cela, et de tirer sur les manifestants?"
Les Egyptiens sont nombreux à critiquer les autorités de transition sur Internet, "et à les accuser d'avoir fomenté ces violences, pour utiliser l'instabilité sociale comme excuse pour s'en prendre à la liberté d'expression", note le Guardian. Le New York Times donne aussi la parole à une manifestante pour qui "les militaires veulent faire démarrer une guerre civile (...) mais les musulmans ont très bien compris ce qui se passait". De fait, en fin de soirée, des musulmans ont marché vers l'hôpital en criant "Musulman, chrétien, une seule main", mettant fin aux violences près de l'établissement.

En filigrane, les tensions entre musulmans et coptes
De Chobra à Maspero, les manifestants coptes scandaient d'ailleurs "A bas le maréchal" Hussein Tantaoui. Ils sont nombreux à estimer que le nouveau régime n'a pas arrangé la situation des coptes d'Egypte qui représentent 6 à 10% de la population nationale, loin de là. Déjà discriminés et visés par des attaques dans l'Egypte de Moubarak, ils subissent une montée des tensions depuis quelques mois, alors que le discours salafiste continue de prospérer. Ils redoutent aussi l'avènement d'un pouvoir islamiste.
Aujourd'hui, les coptes protestent régulièrement contre le laxisme des autorités face à cette tension croissante et à l'intolérance religieuse, bien réelle. Et plus précisément encore contre une législation très contraignante sur la construction ou la rénovation d'églises, qui contraste avec le régime très libéral qui prévaut pour les mosquées. "Construire une église aujourd'hui en Egypte reste très compliqué et la réforme concernant les lieux de culte n'avance pas", s'inquiète Shahinaz Abdel Salam.

Pour elle, "le Conseil militaire ne fait rien pour désamorcer la situation. Il veut changer le régime mais garder les mêmes têtes, ce qui revient à nous voler notre révolution. Au fond, il joue la même carte que Moubarak en brandissant la menace du chaos." A quelques mois d'élections tant attendues, le 28 novembre 2011, ces nouveaux heurts ne rassurent guère sur l'avenir de l'Egypte.

Marie Simon

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