Egypte: Manif contre manif

23/11/12 à 16:22 - Mise à jour à 16:22

Source: Le Vif

Ce vendredi, partisans et adversaires du président islamiste Mohamed Morsi s'affrontent par cortèges interposés. Les militants démocrates jouent gros: il s'agit pour eux de sauver une révolution dévoyée.

Egypte: Manif contre manif

© Reuters

La grande prière touche à sa fin. Ce vendredi, la mosquée Mustapha-Mahmoud de Mohandessin, au coeur du Caire, aura attiré plus de fidèles qu'à l'ordinaire. Faute de place, certains prient sur l'avenue qui longe le lieu de culte ou sur le terre-plein herbeux du rond-point voisin. D'autres, jeunes urbains libéraux et branchés pour la plupart, répondent moins à l'appel du muezzin qu'à celui du devoir démocratique. Car c'est d'ici que partira l'un des cortèges qui convergeront bientôt vers la place Tahrir, épicentre de la révolution égyptienne. Avec à sa tête plusieurs figures de proue de l'opposition: l'ancien patron de l'Agence internationale de l'énergie atomique Mohamed al-Baradei, l'ex-ministres des Affaires étrangères et secrétaire général de la Ligue arabe Amr Mousa ou le leader nassérien Hamdin Sahabi. Il s'agit pour tous de riposter en nombre au "coup de force" décrété la veille par le raïs islamiste Mohamed Morsi, issu des rangs de la confrérie des Frères musulmans ; lequel Morsi s'est arrogé les pleins pouvoirs au nom de la " protection " des acquis de l'insurrection fatale à Hosni Moubarak et à son clan. "Jamais nous ne laisserons les Frères nous voler une révolution que Morsi tente de tuer, tempête Bechir, étudiant en Education physique. Ce type est devenu fou depuis son accession au sommet. Au fond, il est pire que son prédécesseur. Moubarak était vieux et rouillé. Lui est encore tout neuf."

Bechir craint-il des affrontements avec les partisans du "pharaon" barbu, qui au même instant manifestent en faveur de leur champion devant le palais présidentiel? "Nous ferons tout pour éviter les violences. Mais quoi qu'il advienne, pas question de renoncer. Morsi ne reculera pas, et nous non plus. Au besoin, nous occuperons de nouveau Tahrir. Peut-être assistez-vous aux débuts d'une nouvelle révolution."

"Morsi, rase-toi et tu verras Moubarak!"

Avant que le cortège s'ébranle, les meneurs "chauffent" la foule à coups de slogans aussi véhéments qu'explicites. Cibles favorites, le président bien sûr, mais aussi le cheikh Mohamed Badie, Guide suprême de la confrérie. D'abord, un grand classique: "Le peuple veut la chute du régime". On navigue ensuite entre l'ironie -"Morsi, rase-toi et tu verras Moubarak!"- et la férocité: "Dites à Morsi de ramasser ses chiens", "La Révolution a parlé, les Frères sont sous nos chaussures", ou encore l'increvable "Dégage!" En prime, le triptyque-phare du soulèvement de janvier 2011 -"Pain, Liberté, Justice sociale" et ses variantes, "Pain, Liberté" et, au choix, "Dissolution de la commission constituante", "Chute du Guide" ou "Les Frères ont vendu la cause".

Tandis que trois lycéennes, armées d'une bombe de peinture noire, ornent au pochoir une palissade de chantier des portraits de jeunes "martyrs", la procession laïque s'engage dans l'avenue Abdel Aziz. "Descendez! Venez nous rejoindre!", hurle-t-on à l'adresse des riverains massés sur leurs balcons. Au milieu des drapeaux et des banderoles surgit un fauteuil de velours rouge à parements dorés, convoyé par quatre porteurs. Vide, mais éloquent: "Le trône que Morsi prétend occuper", précise un marcheur.

De temps à autre éclate une brève échauffourée. Ici, un gaillard furieux, contenu à grand-peine, dénonce la présence d'Amr Moussa, ex-baron de l'ancien régime. Là, on s'empoigne pour un slogan jugé maladroit. Plus loin, on s'en prend à un "provocateur" supposé, agent dépêché par l'ennemi pour susciter des troubles. "Calmez-les, implore un ancien député. Voilà exactement ce que les Frères attendent."

Le temps est à l'orage. D'ailleurs, le ciel, d'un bleu limpide au sortir de la prière, se couvre de nuages gris, prélude à une averse trop brève pour doucher les ardeurs. Regain de ferveur ou baroud d'honneur? On en saura plus en fin de journée. Pour l'heure -15H00 en Egypte, 14H00 en France-, une escouade de fantassins de la révolution s'engage sur le pont qui enjambe le Nil. Cap sur la place Tahrir. Là où tout a commencé.

Par Vincent Hugeux, envoyé spécial au Caire, L'Express

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