Egypte: les paris de Morsi

24/11/12 à 10:02 - Mise à jour à 10:02

Source: Le Vif

La mobilisation des opposants laïcs et libéraux ne suffira sans doute pas à faire reculer le président islamiste. En choisissant le passage en force, celui-ci prend un risque calculé.

Egypte: les paris de Morsi

© Reuters

Sans doute faut-il y voir l'effet "dopant" de l'afflux de manifestants sur la place Tahrir: hier à la nuit tombée, les accrochages devenus quotidiens entre les insurgés de la rue Mohamed-Mahmoud et les forces de l'ordre avaient gagné en âpreté. Pour preuve, les déluges de pierres, les pluies de grenades lacrymogènes et le tango rituel de la guérilla urbaine, alternance chaotique de raids d'insurgés et de charges policières. Cocktails Molotov contre balles en caoutchouc. A l'arrière du front, les plus pugnaces envisageaient, comme aux temps héroïque de la révolution, de planter la tente et de s'installer jusqu'à l'aube sur l'esplanade légendaire. Tout en se demandant où étaient passés les chefs de file de l'insoumission, tels Mohamed al-Baradei et Hamdin Sabahi. Il n'empêche: le Courant populaire de ce dernier promet un sit-in permanent assorti, mardi, d'une méga-manif.

Déclenché la veille, le coup de force institutionnel du président Mohamed Morsi a aussi embrasé Ismaïlia et Port-Saïd, où les QG du Parti de la Liberté et de la Justice (PLJ), fer de lance politique des Frères musulmans égyptiens, ont été incendiés. Tandis qu'à Alexandrie, de violentes bagarres opposaient "Morsiphiles" et "Morsiphobes" aux abords du siège local du de PLJ.

Deux Egypte se défient

Qu'Allah en soit remercié: au Caire, il n'y a pas eu vendredi d'affrontements directs entre les deux tribus. Rassemblés aux abords du Palais présidentiel, dans le quartier d'Héliopolis, plusieurs milliers de Frères, acheminés par des norias d'autocars, sont venus soutenir leur champion. Et l'acclamer lorsque, col ouvert et sourire radieux, il s'est hissé sur le podium pour livrer un long plaidoyer pro domo.

Pourquoi s'inquiéter? A l'en croire, l'ancien ingénieur conduit le pays "sur la voie de la liberté et de la démocratie". "J'ai toujours été, je suis et je serai toujours, si Dieu le veut, au côté du peuple." Le peuple, soit, mais lequel? Car deux Egypte se toisent, se défient, s'invectivent et parfois s'empoignent. "Morsi dictateur!", vocifèrent les uns. "Morsi on t'aime", ripostent les autres. Pour un peu, on se croirait à l'UMP au lendemain d'un scrutin controversé.

Certes, en confisquant ainsi tous les leviers du pouvoir, le raïs islamiste prend un risque. Mais un risque calculé. A l'évidence, il mise au pays sur l'usure d'une opposition fragmentée et, hors les murs, sur l'aura que lui vaut son engagement en faveur du fragile cessez-le-feu conclu entre Israël et les cousins du Hamas palestinien. A ce stade il est vrai, l'Occident ne lui adresse que des critiques mesurées. Paris avance que ses décrets "ne vont pas dans la bonne direction". Quant à la Maison-Blanche, elle invite les Egyptiens à "résoudre leurs différends pacifiquement et par le dialogue démocratique". Dans le genre, on a vu plus vigoureux.

Abréger la période de transition

De plus, les décisions annoncées ne sont pas toutes impopulaires. Loin s'en faut. Quel révolutionnaire s'offusquera que soit rejugés les gradés de la police et de l'armée incriminés dans les meurtres de tant de compagnons de lutte, et hâtivement acquittés? Qui parmi les libéraux pleurera le procureur général limogé, incarnation d'une magistrature qui ne pécha guère par insoumission sous Moubarak? Elu d'une courte tête en juin, Mohamed Morsi s'est employé depuis lors aplanir à la hussarde les obstacles semés sur son chemin. Argument invoqué par les siens: il faut abréger la période de transition sous peine de s'enliser dans les sables mouvants d'un juridisme stérile. Haro donc sur les contre-pouvoirs.

Le raïs barbu a dès le mois d'août et contre toute attente mis au pas l'armée, récupérant au passage le pouvoir législatif que s'était octroyé le clan des galonnés. Avant de neutraliser un pouvoir judiciaire qui lui était majoritairement hostiles, et de rendre intouchable une commission constitutionnelle dominée par ses disciples et leurs alliés, désormais hors de portée d'un éventuel verdict de dissolution de la Haute Cour constitutionnelle... L'ennui, c'est que, ce faisant, celui qui a juré de "nettoyer les institutions" et de "détruire l'infrastructure" du régime déchu se place au-dessus de toute loi -à l'exception, peut-être, de celle du Très-Haut-, et recourt aux méthodes du "pharaon" honni Hosni 1er. "Morsi, dictateur temporaire", titrait hier le quotidien indépendant al-Masri al-Youm. Pourquoi temporaire?

LeVif.be avec L'Express

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