Égypte: "L'armée ne cassera pas les Frères musulmans"

20/08/13 à 10:09 - Mise à jour à 10:09

Source: Le Vif

Les forces militaires ont promis de ne pas céder face aux islamistes, après l'arrestation du chef des Frères musulmans lundi soir. Marc Lavergne, spécialiste de l'Égypte, apporte son éclairage sur ces événements.

Égypte: "L'armée ne cassera pas les Frères musulmans"

© Reuters

Après plusieurs jours d'affrontements violents où près de 800 personnes ont trouvé la mort, la situation en Égypte s'est calmée en fin de semaine dernière. De nombreux partisans des Frères musulmans ont été arrêtés pendant les heurts. Lundi soir, l'armée a interpellé le guide suprême de la confrérie, Mohamed Badie. L'éclairage de Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS français et chercheur au Gremmo (Groupe de recherches et d'études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient), spécialiste de l'Égypte.

Comment interpréter les différents signes qu'envoie l'armée égyptienne?

Le discours du général Al-Sissi a été prononcé pour donner l'image d'un homme de poigne, loin d'envisager des élections qui redonneraient le pouvoir aux Frères musulmans [le scrutin doit avoir lieu avant février 2014, ndlr]. C'est le signe de l'instauration d'un pouvoir personnel, mais d'un pouvoir qui se bat dos au mur: les Égyptiens n'envisagent absolument pas un retour en arrière.
L'armée se démène pour conserver ses privilèges économiques: l'Égypte produit des rentes auxquelles ont accès les militaires à des conditions particulières. Il n'y a pas de statistiques, mais on estime qu'un cinquième à un quart du revenu national est ponctionné par l'armée. Après la révolution, il est devenu très difficile pour l'armée de légitimer cet accès, mais ils sont bien décidés à ne rien lâcher. En face, les Frères musulmans font une pause parce qu'ils sont emprisonnés à tour de bras, mais ça ne leur posera pas de problème pour revenir. C'est une grande confrérie très organisée, qui a de très nombreux partisans dans tout le pays. Ils sont habitués à aller en prison et à refaire surface, l'armée ne cassera pas les Frères musulmans.

Dans ce cas, quels peuvent être les scénarios de sortie de crise?

Il y a des scénarios, mais est-ce qu'il y aura sortie de crise? La crise est profonde, avec des positions irréductibles: Al-Sissi n'est pas un grand maître du compromis, c'est lui qui a souhaité aller à l'affrontement. On peut donc penser que ça continuera, dans un conflit où chacun compte ses forces, cherche à avoir le beau rôle, dénombre ses soutiens internationaux... Car derrière les morts, il y a de la com': chaque camp combat des terroristes, chaque camp a ses martyrs.

On peut imaginer des négociations, avec à l'issue un gouvernement d'union nationale, mais je ne vois pas comment ça pourrait arriver puisque les militaires campent sur leurs positions. D'ailleurs les négociations n'ont pas fonctionné auparavant: si de nombreux partisans des Frères musulmans sont allés en prison [avant l'assaut du 14 août, ndlr] c'était pour négocier, notamment sur l'occupation des places, et Al-Sissi n'a pas tenu sa promesse. La situation actuelle pourrait donc s'éterniser.

On est donc arrivé à un blocage?

Il pourrait y avoir encore des soulèvements et des émeutes, nous n'avons vu qu'une toute petite partie. Il se pourrait que les Frères musulmans mettent le feu à toute l'Égypte, ce qu'ils ont souvent promis de faire sous Moubarak, sans jamais mettre leur menace à exécution. Mais à l'heure actuelle, tout est encore ouvert, sauf une fraternisation armée-Frères musulmans! Il ne faut pas croire qu'il n'y a que deux camps qui s'affrontent, le bien contre le mal ou le mal contre le mal, selon les points de vue! Entre les deux, il y a des gens qui étaient contre Morsi mais qui ont osé dénoncer le coup d'Etat, notamment les laïcs, qui peuvent jouer un rôle. On peut peut-être envisager un jeu de rapprochement entre les laïcs et les Frères, avec la promesse que cette fois on ne cherchera pas à remettre d'aplomb l'ordre moral mais l'ordre économique.

Je vois toutefois un avenir assez sombre pour l'Égypte. Ce dont les Égyptiens ont besoin, c'est de bases économiques sereines, or l'armée ne veut pas changer quoi que ce soit. Pour ça, l'Arabie Saoudite peut mettre la main à la poche, mais l'argent, ça s'évapore. Il y a un gouffre à combler: personne ne pourra payer à long terme, pas même l'Arabie Saoudite qui a des problèmes dans son propre pays.

Justement, l'Union Européenne doit se réunir mercredi et envisage de revoir à la baisse son soutien financier à l'Égypte. Les pays arabes répliquent en promettant de compenser. Quel est le poids de l'Union Européenne dans ce conflit?

Il est nul! De sa propre volonté et de sa propre myopie. L'Europe n'a pas compris leurs intérêts en Égypte, contrairement aux Etats-Unis qui ont parlé très clairement, notamment avec le discours d'Obama en 2009.

Nous, nous sommes tétanisés par le danger de l'islam, un danger qu'on construit en ne faisant rien. L'UE peut faire toutes les réunions qu'elle veut, ça n'y changera rien. Et dire "on vous coupe le robinet parce qu'on n'est pas d'accord avec ce que vous faites", c'est mesquin. Il aurait fallu s'exprimer clairement plus tôt, dire qu'on n'était pas d'accord avec les Frères musulmans, parler avec eux. Mais on n'a voulu voir que des barbus stupides, alors qu'il y a parmi eux des gens très intéressants, notamment des femmes. C'est simple, ils veulent la démocratie, mais ils ne savent pas exactement ce que c'est. On aurait donc eu une carte à jouer en leur parlant et en les rassurant sur la démocratie. Aujourd'hui, il est trop tard et l'UE montre son vrai visage: elle n'est pas capable de défendre les valeurs en lesquelles elle dit croire.
Propos recueillis par Marie Le Douaran

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