DSK : pourquoi le sexe les rend fous

07/06/11 à 10:14 - Mise à jour à 10:14

Source: Le Vif

Après la tempête Strauss-Kahn, le secrétaire d'Etat français à la Fonction publique Georges Tron, visé par des plaintes pour abus sexuel, doit démissionner du gouvernement. Deux affaires, pour combien d'autres restées dans l'ombre ? Enquête sur ces débordements pour lesquels les hommes de pouvoir vont devoir désormais rendre des comptes.

DSK : pourquoi le sexe les rend fous

© Image Globe / JASON DECROW

L'obsession sexuelle des hommes politiques, ce sont les maquilleuses de la télévision qui en parlent le mieux. "Je surveillais en permanence ses mains", confie l'une d'elles à propos de Dominique Strauss-Kahn. "Quand il entre dans la loge, il nous déshabille des yeux, c'est visible", dit une autre d'un ministre remercié au remaniement de novembre 2010. Et une troisième surveillait le planning des invités de sa chaîne pour se faire porter pâle quand était programmé un haut responsable de droite, aux mains trop baladeuses.

L'obsession sexuelle des hommes politiques, ce sont les journalistes, femmes en tête, qui en parlent le mieux. "Il a refermé la porte derrière moi, raconte l'une d'elles, qui a quitté la profession depuis, à propos d'une vieille gloire du pouvoir. Tandis que je m'approchais de son bureau, j'ai entendu un bruit étrange derrière moi et, quand je me suis retournée, il avait le pantalon sur les chevilles. J'ai éclaté de rire et je me suis sauvée."

L'obsession sexuelle des hommes politiques, ce seront bientôt, peut-être, les tribunaux qui en parleront le mieux. Avec l'affaire Dominique Strauss-Kahn, une nouvelle ère est en train de s'ouvrir en France, celle où tout ne sera plus permis et où toutes n'accepteront plus de se taire. Si, l'été dernier encore, un politique en retraite ne dut qu'à son grand âge (et à l'intercession d'un riche ami et d'un commissaire de police) que les parents d'une adolescente passent l'éponge sur un grave écart, cela ne sera plus le cas désormais - du moins, espérons-le. Georges Tron en est la première cible, tombé en quatre jours de son piédestal de ministre parce que deux jeunes femmes ont porté plainte. Certes, Tron, comme Strauss-Kahn, est présumé innocent, mais il doit affronter des témoignages précis.

Les hommes politiques vont connaître un hiver érotique

Ce qui se passe en France dépasse le cas de l'ex-secrétaire d'Etat à la Fonction publique ; les temps changent, et les hommes politiques vont connaître un hiver érotique. De l'élu local au comportement de hobereau jusqu'au présidentiable enivré de donjuanisme, le temps de l'impunité s'achève. Non seulement les entorses à la loi ne pourront plus bénéficier de cette indulgence où se mêlent la terreur des victimes et l'indifférence collective, mais c'est toute une atmosphère "à la française" qui entre en révolution. Car les citoyens eux-mêmes doivent se remettre en question, qui trouvent normal, voire nécessaire, qu'un homme de pouvoir soit un homme de puissanceà De même pour une bonne part de la gent féminine, qui ferait bien d'abjurer sa fascination exagérée pour ceux qui dirigent la France. Le modèle archaïque, machiste et méditerranéen sera vraiment aboli par les électrices et les électeurs, pas par la sévérité des tribunaux ni par la curiosité des médias.

La mutation réclamée est profonde, car la folie sexuelle des hommes politiques français est une vieille histoire. Henri IV, le roi aux 54 ou 75 maîtresses (le débat fait rage), y gagna un surnom, le "Vert-Galant", au centre d'une histoire monarchique marquée par les favorites, les bâtards, la fertilité des reines et la virilité des rois. Jusqu'à confondre la capacité à gouverner avec l'appétit sexuel, et à vénérer le priapisme : "Jusqu'à cinquante ans, j'ai cru que c'était un os", déclara le même Henri IV. Sous la IIIe République, Félix Faure trouva, lui, dans son érotomanie, une épitaphe sous la forme d'un bon mot, resté célèbre, de Clemenceau ("Il a voulu vivre César et il est mort Pompée"), parce que le président avait succombé à la suite d'une fellation réalisée par sa maîtresse.

Des droits supérieurs comme ministres ?

Le pouvoir comme aphrodisiaque - "et le désir s'accroît quand l'effet se recule". Avant même les événements récents, c'est tout au long des dernières décennies, empreintes de féminisme, que les lois ont accru, elles, leurs prérogatives. A vouloir poursuivre la tradition du Vert-Galant, les hommes politiques ont alors joué avec le feu. Pendant un déplacement en province, il y a quelques années, un ministre fait monter sa jeune attachée de presse à ses côtés à l'arrière de la voiture, lui demande d'étaler sur ses genoux le châle qu'il lui a offert en cadeau de Noël. Et la tripote durant le trajet. Une scène parmi d'autres, une situation comme il s'en produit souvent. Des comportements déplacés, judiciairement répréhensibles s'ils étaient publiquement dénoncés. Quelques responsables semblent considérer qu'appartenir au gouvernement leur donne des droits supérieurs - à moins que cela ne les convainque de leur beauté irrésistibleà

Lors de voyages à l'étranger, il arrive que des ministres frappent la nuit aux portes de femmes membres de la délégation. Au Sénat, des assistantes savent qu'il vaut mieux éviter de monter dans un ascenseur avec certains élus. Dans l'actuelle majorité comme dans l'opposition, des proches ou collaborateurs de personnalités, censés jouer le rôle de protecteurs, servent plutôt de rabatteurs.

Dans combien de cas la justice pourrait-elle être saisie ? Dans combien de cas l'est-elle effectivement ? Sortent alors de l'ombre des affaires que les responsables publics concernés s'attachaient à dissimuler. Celle dite des "ballets roses", en 1959, défraya la chronique (des mineures pensaient favoriser leur carrière grâce à des danses érotiques) et vit la condamnation de 22 des 23 prévenus, parmi lesquels le dernier président de l'Assemblée nationale de la IVe République, André Le Troquer.

Scandales nationaux, scandales locaux. Etre maître chez soi n'autorise pas tout, quelle que soit la taille du chez-soi. En 1997, le député maire de Levallois- Perret (Hauts-de-Seine, près de Paris) Patrick Balkany fut l'objet d'une plainte après que sa maîtresse l'eut accusé de l'avoir forcée à pratiquer une fellation sous la menace d'un 357 Magnum. Les tribunaux ne furent jamais saisis. Lorsqu'ils le sont, ils n'hésitent pas à condamner des élus locaux pour "agression sexuelle par personne abusant de son autorité" : le maire de Sainte-Colombe, en 2006, ou le sénateur maire de Neuilly-sur-Marne. En 2009, le site d'informations Bakchich révèle que le sénateur du Tarn-et-Garonne Jean-Michel Baylet a été visé par une plainte pour violences, déposée par son ancienne assistante parlementaire - qui la retire ensuite. Autant d'alertes qui remplissent doucement leur rôle pédagogique. La génération qui avance sur la scène du pouvoir se distingue des précédentes par des conduites moins ouvertement frivoles. Jadis, un politique ne divorçait pas, mais il "troussait". Aujourd'hui, les voilà plus modernes et plus respectueux. "Nous vivons dans une maison de verre, il n'y a pas de rideaux aux fenêtres", confiait un ministre après l'affaire DSK. Jusqu'à présent, les présidents eux-mêmes avaient atteint l'Elysée forts de leur réputation de séducteurs acharnés. Un jour très prochain, il ne sera plus nécessaire d'être coureur de jupons pour grimper sur la plus haute marche du pouvoir. Peut-être sera-t-il même recommandé de ne pas l'être.

CHRISTOPHE BARBIER ET ERIC MANDONNET

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