Dimanche historique au Brésil: l'ex guerilla Dilma Rousseff joue sa présidence

17/04/16 à 13:05 - Mise à jour à 13:05

Source: Afp

La présidente brésilienne Dilma Rousseff joue son mandat à quitte ou double au Parlement de Brasilia où les députés voteront sur sa destitution, lors d'un dimanche historique et crispé pour plus de 200 millions de Brésiliens.

Dimanche historique au Brésil: l'ex guerilla Dilma Rousseff joue sa présidence

Dilma Rousseff, une présidente sur la sellette © Reuters

Les députés vont voter pour demander ou non au Sénat d'ouvrir formellement un procès en destitution de la dirigeante de gauche, accusée par l'opposition de maquillage des comptes publics.

La police est en état d'alerte aux quatre coins du géant émergent d'Amérique latine (200 millions d'habitants, 8,5 millions de kilomètres carrés), plongé dans une des pires crises, à la fois politique, économique et morale, de sa jeune histoire démocratique.

Elle craint des affrontements lors de grandes manifestations de partisans des deux camps programmées à Rio de Janeiro (sud-est), São Paulo (sud-est) et Brasilia.

Mme Rousseff et ses alliés s'efforcent en coulisse d'inverser une dynamique très défavorable.

L'opposition devra s'assurer de deux tiers des votes des membres de la chambre basse (342 sur 513) pour que la procédure de destitution soit soumise à l'approbation du Sénat.

Dans le cas contraire, Mme Rousseff sauverait immédiatement son mandat. Elle a annoncé qu'elle proposerait "un grand pacte national sans vainqueur ni perdant" pour sortir le Brésil de l'ornière.

Dimanche historique au Brésil: l'ex guerilla Dilma Rousseff joue sa présidence

© Reuters

En cas de défaite, la première femme élue à la tête du Brésil, en 2010, se retrouverait dans une posture très critique: il suffirait ensuite d'un vote à la majorité simple des sénateurs, en mai, pour qu'elle soit mise formellement en accusation et écartée du pouvoir pendant au maximum six mois dans l'attente d'un jugement final.

Son ancien allié centriste, le vice-président Michel Temer, 75 ans, qui brigue désormais ouvertement son fauteuil, la remplacerait dans l'intervalle et formerait un gouvernement de transition.

Le début du vote est programmé à 14H00 (18H00 GMT). Mais les débats de l'assemblée plénière des députés ont pris du retard. Le verdict final pourrait tomber tard dimanche soir, voire lundi.

"Dans le calme et la paix"?

Les dernières estimations des quotidiens Folha de Sao Paulo et Estado de Sao Paulo donnaient dimanche soir une courte victoire des pro-destitution par le même score (347 votes).

"Nous avons dépassé la barre des 342 votes. Notre position est consolidée, mais nous ne devons pas céder à la facilité. Il faut rester vigilants", a déclaré le chef du comité pro-destitution, le député du DEM (droite) Mendonca Filho

La gauche ne s'avoue pas vaincue et a lancé depuis vendredi une intense offensive, dirigée depuis un hôtel de Brasilia par l'ancien président Luiz Inacio Lula da silva (2003-2010).

Lula tente en particulier de convaincre des députés de centre-droit appartenant aux formations ayant abandonné la coalition présidentielle la semaine dernière.

"C'est une guerre de chiffres qui montent et qui descendent comme à la Bourse", a expliqué Lula, toujours populaire et influent malgré ses récents déboires dans le scandale de corruption Petrobras. "A un moment, le type dit qu'il est pour nous et après, il ne l'est plus et il faut négocier 24 heures par jour".

Mme Rousseff est accusée par l'opposition de droite d'avoir truqué les comptes publics du Brésil pour dissimuler l'ampleur des déficits et favoriser sa réélection en 2014.

La président du Brésil Dilma Rousseff

La président du Brésil Dilma Rousseff © Reuters

Elle conteste avoir commis aucun crime, accusant une opposition revancharde de fomenter un coup d'Etat institutionnel pour l'évincer, au mépris des 54 millions de Brésiliens qui l'ont réélue.

Sa popularité s'est effondrée en 2015 à un plancher historique de 10%. Plus de 60% des Brésiliens souhaitent son départ.

La présidente a appelé samedi ses concitoyens à "suivre avec attention les événements", mais "surtout dans le calme et la paix".

A Brasilia, une imposante barrière d'un kilomètre de long et deux mètres de hauteur a été plantée face au Congrès des députés pour séparer les "pro-destitution" et "anti-pustch" qui suivront le vote sur des écrans géants.

A Rio de Janeiro, les autorités devaient également installer une clôture coupant en deux sur sa largeur la célèbre plage de Copacabana, où sont prévues des manifestations pro et anti-Rousseff à des heures différentes.

A Sao Paulo, les autorités ont dit se préparer à une affluence d'un million de manifestants sur l'avenue Paulista, au coeur de cette mégapole de 20 millions d'habitants.

Dilma Rousseff, l'ex-guerillera au combat pour l'honneur

Dilma Rousseff en 2007

Dilma Rousseff en 2007 © Reuters

Dilma Rousseff sait se battre, mieux que gouverner. Jeune guerillera marxiste sous la dictature, elle défiait du regard ses juges militaires. Présidente impopulaire 45 ans plus tard, elle affronte les députés "putschistes" qui veulent la destituer.

Née à Belo Horizonte (sud-est) d'un immigrant bulgare et d'une mère professeure, elle est entrée en 2011 dans l'Histoire comme la première femme élue présidente du Brésil.

"Dilma", comme l'appellent tous les Brésiliens, veut éviter à tout prix d'en sortir comme la deuxième chef de l'Etat destituée, après le folklorique et corrompu Fernando Color de Mello en 1992.

"Je ne renoncerai jamais!", répète la dirigeante de gauche, emprisonnée trois ans et torturée sous la dictature et aujourd'hui accusée, à 68 ans, d'avoir truqué les comptes publics d'un Brésil en crise pour dissimuler l'ampleur des déficits et se faire réélire en 2014.

Un prétexte répond-elle, se disant victime d'une tentative de "coup d'État" institutionnel émanant d'une droite revancharde.

Triple crise

"Condamner quelqu'un pour un crime qu'il n'a pas commis est la plus grande violence qu'on puisse infliger (...). J'en ai déjà été victime une fois sous la dictature. Je lutterai pour ne pas l'être à nouveau, en pleine démocratie", a-t-elle lancé récemment.

Au début de son premier mandat, elle affichait une popularité de 77%. Les Brésiliens avaient appris à apprécier la poigne de cette femme un peu boulotte à l'éternel toupet permanenté.

Technocrate peu connue, elle avait été propulsée au pouvoir par son mentor, le président-ouvrier Luiz Inacio da Silva, héros du miracle socio-économique brésilien des années 2000.

Depuis 2015, Mme Rousseff a vu sa popularité s'effondrer à un plancher historique de 10%. Plus de 60% des Brésiliens souhaitent son départ. Elle se lève tous les matin à 06H00 pour évacuer la pression en pédalant sur son vélo pendant 50 minutes.

Que lui est-il arrivé?

Depuis sa réélection accrochée en 2014, Mme Rousseff a essuyé une triple tempête simultanée: crise politique, récession économique, scandale de corruption.

Dans un bunker

Lula avait repéré cette économiste pour ses talents de gestionnaire rigoureuse. Il en avait fait sa ministre des Mines et de l'énergie, sa chef de cabinet. Puis son héritière, après qu'un premier scandale de corruption avait décapité son Parti des travailleurs.

Elle n'avait jamais été élue avant son arrivée au pouvoir.

Piètre oratrice, autoritaire, réprimant ses ministres en public, affichant un souverain mépris pour un parlement où elle doit composer avec une coalition hétéroclite aujourd'hui en miettes, elle s'est isolée à la présidence comme dans un bunker.

Elle s'est coupée du pilier de sa coalition, le PMDB de son vice-président Michel Temer, las d'avoir été cantonnée depuis 2010 à un rôle "décoratif". Il brigue aujourd'hui son fauteuil.

"Escroquerie électorale"

L'économie est la spécialité de Mme Rousseff. Mais alors que l'économie brésilienne ralentissait dangereusement au milieu de son premier mandat, elle s'est entêtée dans une politique anti-cyclique coûteuse. Déficits, dette et inflation ont déraillé avant même le choc de l'effondrement du prix des matières premières.

Pendant sa campagne de 2014, Mme Rousseff jurait pourtant que "tout était sous contrôle". Réélue, elle a aussitôt nommé aux Finances le banquier Joaquim Levy, un économiste orthodoxe, pour tailler drastiquement dans les dépenses, s'aliénant son électorat de gauche.

Aux accusations de "coup d'Etat", ses adversaires lui renvoient celle d'"escroquerie électorale".

SOS Lula

Nul n'a jamais mis en doute son intégrité personnelle, fait remarquable dans la politique brésilienne. Et "jamais la justice n'a enquêté aussi librement sur la corruption", plaide-t-elle avec raison.

Mais le scandale Petrobras est venu éclabousser de plein fouet son parti, et même Lula. "Elle était au courant de tout et en a bénéficié directement pour le financement de ses campagnes", a accusé le sénateur PT Delcidio Amaral, inculpé dans le dossier.

Mme Rousseff a toujours juré le contraire, bien qu'ayant été ministre des Mines et de l'Energie et présidente du conseil d'administration de Petrobras sous Lula.

Ne sachant plus comment s'en sortir, Mme Rousseff a appelé Lula à la rescousse. Si elle sauve son mandat et que la justice autorise finalement l'ex-président à assumer sa nouvelle fonction en suspens de quasi-Premier ministre, l'honneur sera sauf.

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